LIVRE X, CHAPITRE PREMIER
pour la première, les autres pour la seconde ou troisième fois. C'étaient des abbés de cour (1), des docteurs de Sorbonne (2), des curés de paroisses (3) : ou bien c'étaient des hommes haut placés dans le monde par leur naissance, leur fortune et les dignités dont ils étaient revêtus ; ils y venaient chercher, comme autrefois leurs pères au premier Cîteaux, un peu de paix et de repos, de grands exemples et les paroles de la vie éternelle.
Quelque innocentes, quelque utiles au salut des âmes que fussent ces visites, on en fit un crime à l'abbé de Rancé, on lui reprocha de les provoquer par des invitations. Rien n'était plus faux; mille fois il s'en plaignit comme d'un supplice qu'on lui faisait subir et qu'on avait la cruauté de renouveler à chaque instant. Il écrivait alors : « On ne peut être plus accablé que je le suis, et si vous saviez comme quoi cela est, vous en auriez compassion. Car, quoique j'évite de parler à une grande partie de ceux qui me viennent voir, cependant j'en vois quelques-uns, et cela joint aux lettres qui me viennent de toutes parts et aux soins que je suis obligé de donner à nos Frères, demanderait des journées plus longues que les ordinaires, et j'ai pensé bien des fois ces temps-ci, par le monde et les affaires extraordinaires qui me sont survenues, qu'il faudrait être dix au lieu d'un, et souvent j'en ai été fatigué, à un point que j'aurais peine à exprimer (4). » Outre que ces visites troublaient sa solitude, elles furent souvent l'occasion de bruits mensongers, et quelquefois des plus tristes calomnies.
Le vieux marquis de l'Aigle était mort depuis deux ou trois mois ; comme il restait dans le voisinage de la Trappe, il y venait assez souvent. Les gens du peuple, toujours si crédules et si malveillants, firent courir le bruit qu'on l'avait vu y porter, quelques semaines avant son décès, une cassette rouge pleine d'or. Il y eut grande rumeur dans toute la contrée. Les héritiers réclamèrent cette cassette ; l'abbé de Rancé fut obligé de se justifier, et il prouva dans un mémoire très détaillé et très précis que les divers dons que le marquis avait faits à la Trappe, dans tout le cours de sa vie, tant pour la maison que pour les pauvres, ne s'élevaient pas à plus de 1,900 livres (5).
(1) Dangeau, de Choisi et de Drubec.
(i) Gerbais et Pirot.
(3) C'étaient MM. les curés de Saint-Paul, de Saint-Cosme , de Saint-Jacques-du- Haut-Pas, de Saint-Merry, etc. M. l'abbé de la Chambre, curé de Saint-Barthélémy mort en 1693, y venait souvent aussi.
(4) Lettres de l'abbé de Rancé, Biblioth. Imp., Suppl. fr., n° 1526, MS. (Copies).
(5) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne (août 1693).
392 HISTOIRE de l'abbé de bancé.
Les ennemis de l'abbé de Rancé s'efforçaient toujours de dénaturer ses démarches les plus simples et les plus droites; ils allaient jusqu'à lui reprocher les éloges qu'on lui donnait à son insu (1). Après la mort de Ménage, on fit un recueil de ses bons mots et de ses appréciations des principaux personnages de son temps. Il n'avait point oublié le grand réformateur. Voici ce qu'il disait de lui (2) : « Je ne lis jamais les ouvrages de M. l'abbé de la Trappe qu'avec admiration. C'est l'homme du royaume qui écrit le mieux. Son style est noble, sublime, inimitable, son érudition profonde en matière de régularité, ses recherches curieuses, son esprit supérieur, sa vie irréprochable, sa réforme une œuvre du Très-Haut : et je dis de lui ce que Philémon dans Diogène-Laerce a dit de Zenon : Esurire docet, et discipnlos invertit (il apprend à endurer la faim et il trouve des disciples). »
On eut la hardiesse et la malice de publier qu'il ne devait point à d'autre qu'à lui-même ces magnifiques éloges, ou, en d'autres termes, que c'était son propre encens qu'on avait brûlé en son honneur. L'abbé Nicaise lui ayant mandé ces bruits, il lui répondit : « Ceux qui m'ont accusé de m'être fait mettre dans le Menagiana, m'ont fait injustice; car je n'ai jamais su ce que c'était, jusqu'à ce que vous m'en ayez parlé (3). »
On tâcha aussi de raviver la querelle des études monastiques : on disait que l'abbé de Rancé n'avait pas été sincère dans son entrevue avec Mabillon, et qu'il ne l'avait pas reçu avec toute la cordialité et la franchise qu'on aurait désirée ; que Mabillon de son côté ne lui avait fait tant d'avances et de protestations que pour le calmer et l'endormir, et l'empêcher de publier une réplique. Il répondait à quelqu'un qui lui parlait de ces bruits divers : « Le Père Mabillon a été reçu ici avec toutes les marques possibles d'estime et de charité : je l'ai embrassé de toute la tendresse de mon cœur, et lui tout de même. Il était dans les dispositions du monde les plus charitables. Il a passé ici un jour et demi avec une grande effusion de tous les côtés (4).
« Cependant, ajouta-t-il, je vous l'avoue, je conserve tous mes sentiments sur les études; j'y suis plus confirmé que jamais. La même postérité qui verra ses pensées, verra aussi les miennes, et pour lors, on jugera avec équité et sans prévention. »
(1) « Je suis surpris, écrivait M. Bourdelot le 13 juin, du chagrin de M. Baudelot sur l'endroit du Menagiana, où il est parlé de M. l'abbé de la Trappe. Le libraire m'a dit que les Pères de Saint-Germain- des-Prés ne l'avaient pas trouvé bien....» (Collect. Nicaise, t. IL)
(2) Page 8 de la première édition.
(3) Collect. Nie, t. V, lett. 81.
(4) Lett. inéd. de V abbé de Rance', Biblioth. Imp., Suppl.fr., n° 1526.