LIVRE VII, CHAPITRE V
lent et utile; et celui qui les a réduites par écrit, professe qu'il est tout plein d'estime pour ce livre et pour son auteur, aussi bien que pour toute sa sainte communauté, et qu'il prie souvent pour sa conservation, ainsi que pour celle du grand serviteur de Dieu qui la dirige. »
L'abbé de Rancé répondit qu'il n'avait point rapporté les actions extraordinaires des saints moines d'Orient, particulièrement dans la nourriture et dans les autres mortifications extérieures, comme des exemples que l'on dût imiter» mais pour faire confusion aux religieux qui vivaient dans le relâchement, et pour empêcher que ceux qui se conduisaient plus conformément aux règles, ne s'élevassent au-dessus des autres et ne s'imaginassent qu'ils en faisaient trop, lorsqu'ils verraient une si grande différence entre eux et leurs Pères.
« Il n'est point vrai, disait-il, qu'on ait prétendu que les moines fussent obligés à tous les conseils évangéliques, mais bien à ceux qui concernent leur profession. On croit môme qu'un religieux n'est pas tenu de faire des actions d'une vertu consommée, quoiqu'il soit incessamment obligé d'y tendre. On condamne plus que personne les excès , et on a réduit, autant que possible, les choses à une mesure pleine de sagesse, de lumière et de charité. »
Pour les humiliations, Mabillon les repoussait par les mêmes raisons que l'abbé Le Roy (1) ; l'abbé de Rancé les réfutait de nouveau et assez vigoureusement. Il maintenait ses principes sur le silence, malgré quelques exemples qu'on lui opposait , et qui étaient empruntés au premier Cîteaux et à saint Bernard. Cependant il accordait à Mabillon qu'un supérieur, quand il le jugeait nécessaire, pouvait envoyer un de ses religieux pour relever l'esprit d'un de ses frères qui serait abattu par la tristesse ou par la violence de quelque tentation ; mais que c'était extraordinaire et bien différent de dire et de vouloir que les religieux se parlassent sous prétexte de se consoler.
Au sujet des études monastiques, il disait que sa pensée était entièrement selon la Règle de Saint-Benoît, puisque, dans la distribution du temps, ce saint ne donne pas un moment pour l'étude. « Il est pourtant vrai, ajoutait-il, que, comme on recevait pour lors des enfants dans les monastères, il leur fallait donner des instructions; mais elles n'étaient
(1) Voici ce qu'il disait : « Il semble que la sincérité, qui doit être surtout dans un supérieur, ue permet pas qu'il humilie ses religieux, s'il n'a au moins un doute ou un soupçon raisonnable qu'il est tombé en quelque faute, et l'on trouve assez d'occasions réelles, (l'ailleiirs, pour exercer cette pratique si utile aux religieux sans avoir recours à des suppositions que l'on voit assez n'être pas véritables, etc. » On le voit, c'était la thèse de M. le Koy déjà réfutée.
40 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANGE.
pas assez profondes pour mériter le nom d'études. On n'est pas présentement en ces cas-là, car on n'y reçoit plus personne qui n'ait quelque littérature. On ne prétend point défendre toute instruction , puisqu'on a rapporté le sentiment de saint Basile qui en permet, mais, à la vérité, bien différente de celle qui est aujourd'hui en usage. Il a bien fallu, qu'au moment de la décadence monastique, l'Église ait porté les moines à l'étude, les ayant vus dans une inutilité et oisiveté profonde, sans travail et sans occupation. On ne disconvient pourtant pas qu'il n'y ait des religieux qui puissent , saintement pour eux-mêmes et utilement pour l'Église, s'employer à l'étude; mais on a seulement avancé qu'on ne pouvait en faire un exercice régulier, ni une règle générale. Personne, depuis longtemps , ne s'est avisé de contester aux moines la liberté d'étudier : je voudrais bien demander s'ils en sont plus saints et plus amateurs de leur règle. Ce n'est pas assez de remplir son esprit de lumières et de science, si l'on ne remplit son cœur de piété et d'humilité. »
Mabillon croyait qu'un supérieur était obligé de modérer les austérités de son monastère, lorsqu'elles occasionnaient la mort de plusieurs de ses religieux. L'abbé de Rancé répondait qu'il fallait être bon et charitable pour les faibles : que les saints abbés avaient toujours compati aux infirmités du corps, selon les besoins et les nécessités ; mais qu'on ne voyait point qu'ils aient relâché des communautés et des Observances entières, pour conserver la santé et prolonger les jours de quelques-uns de leurs membres.
Pour ce qui concerne les sorties, il prétendait n'avoir rien dit qui ne fût. conforme au sentiment de saint Benoît , dont l'intention a été qu'un religieux ne parût jamais hors de son cloitre que par un commandement juste de. son supérieur, qui n'eût rien de contraire aux règles ni aux devoirs de sa profession ; car, si cela n'était ainsi, on n'aurait pas de raisons à opposer à l'inconstance et à l'instabilité des moines, et il faudrait leur ouvrir les portes selon leurs caprices (1).
L'abbé de Rancé voulait l'état monastique avec toute la rigidité antique, Mabillon admettait des tempéraments proportionnés aux hommes et aux temps : les voies dans lesquelles ils marchaient n'étaient pas opposées; mais elles étaient si éloignées et si différentes, qu'ils ne devaient pas se rencontrer. Ils eurent toujours l'un pour l'autre beaucoup d'estime et de respect. Cette première passe-d'armes révèle leur loyauté et leur courtoisie.
(1) Les Réponses de l'abbé de Rancé sont inédites et se retrouvent dans le Manuscrit précité de la Bibliothèque Impériale.