‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 251 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE lï · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE lï

ner le titre d'Instructions morales et chrétiennes , au lieu de celui de : Maximes chrétiennes qu'il portait. Le manuscrit étant ainsi déguisé, il pria M. Blampignon, au nom de l'auteur, de lui donner son approbation. M. Blan> pignon répondit qu'il ne la donnerait qu'autant que l'auteur lui-même lui en témoignerait le désir. L'ecclésiastique répliqua qu'il ne le ferait jamais, parce qu'il voulait pouvoir dire, quand le livre paraîtrait, que c'était sans sa participation, quoiqu'au fond il le désirât sincèrement; que c'était un secret qu'il lui confiait.

M. de Blampignon se trouva très embarrassé : d'un côté, il ne savait comment expliquer ces voies détournées et obliques avec la haute idée qu'il s'était faite de la droiture et de la franchise de l'abbé de Rancé ; d'un autre, il lui répugnait encore plus de suspecter celui qui lui parlait ainsi, et il lui accorda ce qu'il demandait. L'approbation est du 3 octobre de cette année. Le livre, qui était déjà imprimé en grande partie depuis le mois de juillet précédent, parut quinze jours après (i). M. Blampignon alla faire un pèlerinage à la Trappe dans cet intervalle, et ce fut là qu'il reconnut, hélas ! trop tard , qu'il avait été trompé.

Une explication avec M. le chancelier Boucherat était devenue nécessaire. La première autorisation d'imprimer avait été retirée, et les lois du royaume étaient très sévères à ce sujet. L'ecclésiastique se trouvait en face de ce dilemme : il fallait, ou avoir le courage et l'humilité d'avouer le mensonge et d'en demander pardon , ou le soutenir effrontément et rejeter la faute sur un innocent qui était un ami; c'est ce qu'il fit et on le crut quelque temps. M. le chancelier fut persuadé qu'à la Trappe on avait manqué de franchise et de sincérité à son égard , et il fit part de son mécontentement à son gendre M. de Harlay, à M. le premier président et à M. de Fieubet qui étaient au courant de cette affaire.

Les amis que l'abbé de Rancé avait à Paris lui écrivirent aussitôt pour l'informer de ce qui se passait. Il serait difficile d'exprimer sa surprise et son affliction. Il leur répondit que sa conscience ne lui reprochait rien, qu'il n'avait manqué ni à la sincérité ni au respect qu'il devait à M. le chancelier, que ces manœuvres, ces détours étaient en opposition avec sa franchise et sa loyauté bien connues. Il leur montra combien il lui aurait été facile d'obtenir une approbation sans recourir à des moyens indignes, capables de le déshonorer et de lui faire perdre la chose du monde à laquelle il tenait le plus, l'estime de M. le chancelier.

(1) Instructions sur les principaux sujets de la piété et de la morale chrétienne, Pari?. Muguet, 1093, in- 12. — Il s'agit certainement de cet ouvrage d'après M. Maupeou bien renseigné, t. II, p. 105. Nous n'en avons trouvé qu'un exemplaire, et à la Bibliothèque de Lyon.

11 s'adressa à ce magistrat lui-même , qui lui fit dire par M. de Harlay, son gendre , qu'il était fort étonné de la manière dont il avait agi envers lui , et qu'il ne pouvait comprendre comment , après lui avoir demandé la suppression de son livre, il l'avait fait imprimer sous un autre titre pour le mieux tromper. II ajoutait à cela beaucoup de reproches fort durs. L'abbé de Rancé répondit à M. de Harlay , et lui fit un récit fidèle de tout ce qui s'était passé, afin de l'éclairer et par lui son beau-père; mais ce fut en vain (1). Il écrivit de nouveau; il fit intervenir la plupart de ses amis, et surtout M. Blampignon qui connaissait l'affaire mieux que personne, et toujours sans résultat.

Il y avait bien quinze mojs que cette mésintelligence durait, sans qu'on pût en prévoir la fin, lorsque Dom Pierre Le Nain, sous-prieur de la Trappe, extrêmement affligé des lettres blessantes que M. de Harlay écrivait à l'abbé de Rancé, crut devoir en informer son père qui était maître des requêtes et très estimé à Paris. Il lui manda toute la suite de ce débat, autant qu'il en avait connaissance. Ce digne magistrat examina la chose à fond, et, pour en être mieux instruit, il écrivit à l'abbé de Rancé, à M. Blampignon, à M. Fieubet et à quelques autres. Ayant reçu leurs réponses toutes conformes entre elles et à ce que son fils lui avait exposé, il alla trouver M. le chancelier qui l'honorait beaucoup, lui présenta ces lettres, les confronta avec d'autres qu'on lui opposait, et en moins d'une heure il eut entièrement dévoilé l'imposture. Alors M. le chancelier, se levant, déclara qu'il était satisfait, et que de ce moment il rendait sans réserve à M. l'abbé son estime et sa bienveillance (2).

L'entremetteur de la paix, Jean Le Nain, était un vénérable vieillard de quatre-vingt-quatre ans qui fut heureux d'avoir si bien réussi, et qui le fut encore plus de l'annoncer à la Trappe.

Il est certain que l'abbé de Rancé avait été entièrement étranger à la publication de ce manuscrit : il protesta cent fois en public et dans ses lettres à ses plus intimes amis contre l'indigne manœuvre dont ir était la victime. Dès le 26 octobre, aussitôt après le départ de M. Blampignon, il écrivait à la duchesse de Guise : « Il y a un livre imprimé, qui est déjà répandu par le monde , composé de maximes qu'on a tirées de mes lettres ou de mes livres :'c'est quelque chose de semblable à ce que Votre Altesse Royale vit ici il y a quelques années. Tout cela s'est fait sans ma participation. Véritablement on y a mis de mauvaises expressions, de mauvais

(1) Nicolas de Harlay, comte de Gely, sieur de Bonneuil, avait épousé Anne-Louise- Françoise-Marie, fille du chancelier Boucherat.

(2) Le Nain, Vie de M. de Mncé, t. I, p. 333 et 334.

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