CHAPITRE III
Les adversaires de l'abbé de Rancé cherchent vainement à établir divers points de ressemblance pour la doctrine entre lui et Guillaume de Saint-Amour; on fait courir les bruits les plus malveillants sur le comte de Santéna ; lettre du comte du Charmel au Commandeur de Mareuil (1694).
Ne semble-t-il pas au lecteur que l'abbé de Rancé, arrivé aux dernières années de sa vie si agitée, après tant d'assauts violents et de luttes acharnées, tant de tourments et de tribulations, a épuisé le calice d'amertume jusqu'à la lie? Eh bien! il n'en sera point ainsi : l'ange de la douleur se tient toujours là devant lui pour lui présenter la coupe pleine, comme à son premier pas dans la rude montée du Calvaire. Voici de nouvelles clameurs, de nouvelles persécutions. On avait tout attaqué :
(1) Gollect. Hattingais, Biblioth. Imp., 3009.
(2) T. II, p. 105.
(3) Collect. Nicaise, t. V, lett. 85.
(4) Biblioth. Imp., Suppl. fr., n° 1520.
sa personne, sa conversion, sa réforme, ses écrits; lorsqu'on était forcé d'abandonner l'attaque sur un point, on la reportait aussitôt sur un autre, afin qu'il n'y eût jamais ni repos ni trêve.
11 ne s'agissait plus maintenant de Jansénius, mais de Guillaume de Saint-Amour. Ceux qui avaient suivi attentivement la marche de la polémique présente devaient s'attendre à cette nouvelle phase; elle était signalée depuis deux ou trois ans. Mabillon, dans ses Réflexions, avait aussi mis en scène le même personnage, et avait essayé quelques points de comparaison (1). Hilarion Monnier écrivait, le 5 novembre 1692, au savant bénédictin : « Je lus exprès, il y a un an, l'opuscule de saint Thomas contre Guillaume de Saint-Amour, et je trouvai cela si favorable à la cause que vous défendez, que j'eus plusieurs fois la pensée de vous écrire; mais je ne le fis pas, prévoyant que cela ne pourrait échapper à vos recherches (2). » Le Père de Sainte-Marthe, dans une lettre de son Recueil, disait sur le ton de la menace : « Peut-être lui fera-t-on voir encore quelque jour plus fortement tout cela dans un ouvrage latin d'un étranger de mes amis, que j'ai vu manuscrit, et dont voici le titre : Le Nouveau Guillaume de Saint-Amour ressuscité dans l'abbé de la Trappe, et réfuté de nouveau par saint Thomas. Cet ouvrage, qui est fort digne de voirie jour, est divisé en quatre parties, selon les quatre choses que saint Thomas reproche aux ennemis des religieux (3). »
Voilà ce que le Père de Sainte-Marthe annonçait le 7 janvier 1693, et un an après le manuscrit circulait imprimé. L'abbé de Rancé mandait, le 11 février 1694, à l'abbé Nicaise : « On a débité un livre en nos quartiers fait contre moi , en voici le titre : Guillaume de Saint-Amour , hérésiarque , ressuscité en la personne d'Armand- Jean de la Trappe. Ce livre, comme vous le voyez par le titre, est rempli de calomnies atroces; je ne l'ai point vu : un religieux, qui est passé par ici , Ta vu à Cîteaux, et m'a dit qu'on le donnait sous le manteau à Dijon ; vous m'obligerez de vous en informer, et de me faire savoir ce que vous en apprendrez (4). »
Guillaume de Saint-Amour, ainsi nommé d'un bourg de la Franche- Comté, dont il était originaire, professait à Paris avec éclat la philosophie et la théologie, à l'époque où l'Université s'efforçait de repousser de son sein les religieux mendiants. Député à Rome dans cette circonstance, il avait défendu avec beaucoup d'éloquence et de force les droits de l'Uni-
(2) V. Thuill., CEuv. posth. de Mabilt., t.. 1, liv. IV.
(3) Recueil, etc., p. 12 et 13. —Voici le titre, d'après le Recueil : Novus Guillelmus a S. Amore in Abbate Trappensi redivivus iterum a Sancto Thoma profligatus.
(4) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 85.