LIVRE X, CHAPITRE III
versité. Il avait ensuite composé son livre des Périls des derniers Temps, où l'on retrouvait quelques observations justes, quelques principes vrais et incontestables en eux-mêmes, mais dont les conséquences étaient exagérées ou fausses. Le pape Alexandre IV, l'ayant fait examiner, l'avait condamné au feu, et son auteur à l'exil (1).
Le livre dont il est question contenait plusieurs passages de saint Jérôme, de saint Bernard et d'autres Pères de l'Eglise contre certains moines qui s'ingéraient dans l'étude des sciences séculières, l'enseignement, la prédication, etc. Or, l'abbé de Rancé, ayant puisé aux mêmes sources, reproduit les mêmes passages dans son Traité des Devoirs monastiques et dans sa Réponse, ses ennemis, pour le rendre odieux, furent ravis de pouvoir publier qu'il méritait d'être classé parmi les sectateurs de Guillaume de Saint-Amour. Toutefois, ils s'étaient trompés en donnant à ce dernier le nom d'hérésiarque; c'est l'opinion commune que son livre ne fut point condamné comme hérétique, mais comme capable d'exciter du scandale dans l'Eglise et des séditions contre les moines. C'est l'opinion de Guillaume de Nangis, dans sa Chronique (2) et dans la Vie de saint Louis, et celle de Jean de Saint-Victor, dans son Mémorial des Histoires (3).
L'Université de Paris le regarda toujours comme un de ses premiers et de ses plus habiles docteurs, un des plus zélés défenseurs de ses statuts, de ses droits et de ses privilèges. Les professeurs es arts s'intéressèrent si fort à lui dans son exil, qu'ils firent publier un décret par lequel ils déclaraient que tous ceux qui ne consentiraient pas à son rappel, seraient exclus de l'Université. Après la mort du Pape, il revint à Paris, et son retour causa autant de joie que son absence avait causé de douleur. Ad cujus adventum tanta fuit lœtitia, quantus fuerat dolor de ejusdem exilii sententia (4).
Il était nécessaire de dire ces quelques mots pour comprendre le but et le titre du libelle écrit contre l'abbé de Rancé. Nous en avons quelques fragments manuscrits sous les yeux, et, il faut bien le dire, de tous ceux qui ont été publiés contre le pieux réformateur, c'est le plus faible de style, de raison et de science. La plupart des citations sont empruntées à Mabillon ou au Père de Sainte-Marthe. L'erreur dont il s'agit avait été réfu-
(i) Voir dans Du Chesne, la Vie de saint Louis, par Guill. de Nangis, t. V, p. 361.
(2) « Non propter hseresim quam contineret, sed quia contra religiosos seditionem et scandaluni videbatur excitare. » (Cit. de M. Thiers.)
(3) « Liber Guillelmi, non quod hœresim contineret, sed quia poterat contra fratres dissensiones movere, fuit per Papam condemnatu3 et combustus. » (Cit. de M. Thiers.)
(4) Hist. Univ. Paris., sœcul. 13, t. III, p. 290.
tée par saint Thomas d'Aquin; on ne manqua pas de retourner cette réfutation contre l'abbé de Rancé. Mais la thèse de l'Ange de l'École, si vigoureuse, si solide, si concluante par elle-même, est sans force et même sans application dans le cas présent.
Guillaume de Saint-Amour faisait la guerre aux religieux mendiants, auxquels ii s'efforçait de faire interdire les écoles, les grades, renseignement de la théologie , le ministère de la prédication , et, en cela, il faisait le procès à l'Eglise elle-même, qui avait levé ces nouvelles milices, leur avait donné leur drapeau, et les avait adjointes comme auxiliaires au clergé séculier. Ils ne pouvaient remplir leur mission qu'au milieu du monde, avec le secours de l'étude et le prestige de la science. Or, l'abbé de Rancé ne s'adressait point à eux, mais aux moines cloîtrés, destinés par l'Eglise à vivre dans la solitude, la prière et le travail, selon la Règle de Saint-Benoît, qui s'étaient jetés, par désordre, hors de la lettre et de l'esprit de leur Institut; qui, à force d'ajouter les mitigations aux mitigations, en étaient venus au point de ne plus appartenir au cloître par leurs mœurs, de ne pas appartenir au siècle par leurs habits, et d'être dans le monde cette chose monstrueuse dont parle saint Bernard.
D'ailleurs, les livres de l'abbé de Rancé, particulièrement son Traité des Devoirs monastiques qui les résume tous, loin d'avoir été condamnés à Rome, loin d'y avoir reçu la plus légère flétrissure, avaient été accueillis avec sympathie, lus avec édification par les plus saints et les plus illustres cardinaux; le Pape lui-même, en donnant sa haute sanction à la réforme de la Trappe, avait approuvé les principes sur lesquels elle reposait. L'abbé de Rancé avec sa Règle, ses écrits et sa communauté, était dans l'Eglise et avec l'Eglise. La barque de Pierre les emportait à travers les flots et les tempêtes avec toute la catholicité. Il pouvait bien dire à ses adversaires : « Pourquoi faire paraître Guillaume de Saint-Amour dans une affaire où il n'a point d'intérêt? Mon sentiment n'a rien de commun avec le sien, non plus que laïumière avec les ténèbres. Cet exemple n'est bon que pour imposer à ceux qui ne prendront pas la peine d'entrer dans le fond de la question ; mais pour ceux qui se voudront bien donner le soin de l'éclaircir, ils n'y apercevront qu'une envie secrète que l'on a de me faire passer pour ce que je ne suis pas (1). »
Tous les traits que la calomnie avait lancés contre l'abbé de Rancé , par les mains les plus habiles et les plus perfides, n'avaient pu l'atteindre à l'élévation- où il s'était placé. Ses adversaires, découragés, ne voulurent
(1) Examen des Réflexions faites par le R. P. Mabillon sur la Réponse h son Traité des Etudes monastiques (Rép. à la Réflexion, p. 31), inédit.