LIVRE X, CHAPITRE III
pas l'attaquer directement cette fois; ils s'en prirent à l'un de ses plus fervents religieux. Ils avaient remué les cendres de Dom Muce, en contestant la vérité du récit qui avait été fait de sa vie dans le monde et de sa pénitence dans le cloître; aujourd'hui, il s'agissait du comte de Santéna. La conversion de ce gentilhomme avait eu trop de retentissement, et il en était trop rejailli d'honneur et de gloire sur la Trappe , pour que certains hommes n'essayassent pas de la rendre suspecte. Au moment où l'on s'y attendait le moins , on fit courir le bruit qu'il n'avait pas été libre dans sa vocation; que sa profession avait été suivie d'un repentir amer, qui lui rendait le séjour de la Trappe insupportable; qu'il s'en était expliqué franchement à des personnes du dehors. On allait même jusqu'à attribuer l'abondance des larmes de pénitence qu'il répandait , au regret et au dépit de s'être chargé, disait-on, d'up fardeau dont il était accablé.
Ces rumeurs calomnieuses remplirent le monde et pénétrèrent jusquà la cour (1). Dans cet intervalle, M. de Fieubet, revenant de la Trappe, rencontra le Père de La Chaise, confesseur du roi, et engagea avec lui une longue conversation sur tout ce qui l'avait le plus édifié dans cette sainte solitude. Le Père de La Chaise prit grand plaisir à ce récit : « Cependant, lui dit-il, l'on m'a raconté que le comte de Santéna n'était pas content de son état. » M. de Fieubet prit de là occasion de s'étendre longuement sur ce sujet; et il n'eut pas de peine à lui prouver que cette conversion était aussi admirable que la résurrection d'un mort. 11 lui cita diverses particularités de la vie de ce pieux pénitent, qui ne laissaient aucun doute sur la joie qu'il goûtait dans son nouvel état, et les consolations intérieures dont Dieu le comblait. Le Père de La Chaise en fut très édifié, et déclara qu'il avait été trompé par des rapports mensongers.
Pour faire tomber de plus en plus tous ces bruits, l'abbé de Rancé, contre la pratique du monastère, présenta le comte de Santéna à quantité de personnes de toute sorte de conditions, à des gens de guerre, à des ecclésiastiques distingués, à des docteurs de Sorbonne, à des curés de Paris, afin qu'ils pussent rendre témoignage de ses dispositions , lorsqu'ils seraient rentrés dans le monde. Le roi d'Angleterre le visita à l'infirmerie; M. le maréchal de Bellefonds l'entretint dans deux voyages qu'il fit à la Trappe; M. le maréchal d'Humières, qui était de la suite de Monsieur, frère du roi, et qui l'avait particulièrement connu, eut avec lui une longue conversation, et tous ces personnages le quittaient touchés du change-
i Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 328.