‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 257 sur 445 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quelques lignes écrites confidentiellement à l'abbé Nicaise sur la mort d'Arnauld deviennent publiques; les Jansénistes se soulèvent de nouveau contre l'abbé de Rancé (1694).

Le docteur Arnauld était une de ces natures égoïstes, ardentes, exagérées, toujours portées aux extrêmes, homme de parti par esprit de contradiction et par besoin de lutte. Vrai chevalier de race, il arriva trois siècles trop tard , et ne trouvant plus de tournois pour briser des lances, son humeur guerroyante le porta vers les seules joutes qui restassent, celles de la pensée. Ayant rencontré le Jansénisme sur sa route, il s'en fit une idole, il se jeta à ses pieds et jura de lui consacrer toutes ses forces et toute sa vie (1). Il tint parole. Comme il ne savait ni reculer ni fléchir, il aima mieux s'exiler que de s'exposer, en restant dans son pays, à perdre la liberté dont il avait besoin pour défendre sa cause chérie. Du fond de sa retraite , il avait sans cesse l'œil ouvert , l'oreille tendue et la plume à la main pour tout voir, tout entendre et répondre à tout. La vieillesse la plus avancée n'avait point sensiblement diminué ses forces : il avait plus de quatre-vingts ans, et il semblait que cette âme de feu ne pût venir à bout d'user ce corps de bronze.

La mort de cet homme extraordinaire , arrivée le 8 août , fut un des grands événements des dernières années du XVIIe siècle. L'abbé de Rancé le savait le 2 septembre , car ayant eu occasion ce jour-là même d'écrire à l'abbé Nicaise pour lui parler d'un religieux de Citeaux qui désirait venir à la Trappe, et de plusieurs autres choses, il ajoutait comme au courant de la plume (2) :

« Enfin, voilà M. Arnauld mort. Après avoir poussé sa carrière le plus loin qu'il a pu, il a fallu qu'elle se soit terminée. Quoi qu'on en dise, voilà bien des questions finies : son érudition et son autorité étaient d'un grand poids pour le parti. Heureux qui n'en a point d'autre que celui de Jésus- Christ , et qui , mettant à part tout ce qui pourrait l'en séparer ou l'en distraire même pour un moment, s'y attache avec tant de fermeté que rien ne soit capable de l'en déprendre. »

(1) Dans l'église de Notre-Dame, sur l'autel des Martyrs, lorsqu'il prit le bonnet de docteur en 1641. (Plusieurs soutiennent que ce fut le but de son serment.)

(2) Toute cette première partie de la lettre est inédite, et se retrouve dans le Recueil de Nicaise, Biblioth. Imp., t. V.

L'abbé Nicaisc entretenait depuis longtemps une correspondance suivie avec M. Bourdelot, son ami, médecin-adjoint du roi. Dans une lettre qu'il lui écrivait le 15 septembre, il lui fit part des réflexions de l'abbé de Rancé sur la mort d'Arnauld. M. Bourdelot les montra à M. Dodart, médecin ordinaire de Sa Majesté, grand partisan de Port-Royal, qui en fut très mécontent. Comme il voyait souvent à la cour le célèbre Racine (1), il s'empressa de lui communiquer ces lignes fatales. Racine les désapprouva hautement, et en prit une copie qu'il fit circuler (2)

Aussitôt que l'orage commença à gronder, l'abbé Nicaise se hâta d'avertir l'abbé de Rancé qui répondit : « Je ne suis point surpris que M. Racine n'ait pas été du goût de M. Bourdelot : il est rare de trouver des gens du même avis. On s'attendait à des éloges , et je me suis expliqué selon mes vues ordinaires , toutes les fois que j'en ai la matière et l'occasion, sur la vanité des choses humaines (3). »

En quelques semaines, les cinq lignes de l'abbé de Rancé parcoururent toute la France. Les Jansénistes en frémirent de dépit et de rage ; ce fut un cri général de toute la secte contre lui. Aussitôt qu'il sut ce qui se passait, comme il ne se rappelait plus les paroles de sa lettre, il crut ne pouvoir mieux faire que d'aller à la source même, c'est-à-dire de s'adresser à l'abbé Nicaise, l'imprudent révélateur, qui vivait alors retiré à Villeysur-Tille, au fond de la Bourgogne. «Je n'ai jamais écrit, lui disait-il, que ce que vous avez envoyé à M. Bourdelot. On me menace par des lettres anonymes d'écrits sanglants. Vous jugez bien que la menace ne m'étonne ni ne m'inquiète. Cependant je vous supplie de me mander précisément ce que je vous en ai dit; je crois qu'il n'y a pas plus d'une ligne sur ce sujet-là (4).»

Les menaces que l'on avait faites à l'abbé de Rancé n'étaient point vaines : tous les principaux chefs de la secte vinrent l'un après l'autre dé-

fi) Lettre médite de M. Bourdelot à l'abbé Nicaise. (Collect. Nicaise, t. II, p. 91.)

(2) L'abbé Nicaise a raconté lui-même cette aventure : « J'ai eu, dit-il, parmi mes amis le P. Quesnel, nonobstant tout ce bruit et ce vacarme qu'il excita avec les autres au sujet de ces paroles que m'écrivait M. l'abbé de la Trappe à la mort de M. Arnauld : Voilà bien des querelles finies , etc. Voici comment la cbose arriva: M. Bourdelot m'avait prié de lui faire part de quelques extraits des lettres que je recevais de M. l'abbé de la Trappe. Je lui en fis part d'une où il parle à la iin de la mort de M. Arnauld, et je le fis en confidence. Cependant, il ne fut pas secret, et la communiqua à M. Dodart et à M. Bacine , amis intimes de Port-Boyal, qui le débitèrent partout et excitèrent cette grande tempête contre l'abbé de la Trappe et moi.» (Nouvelles de la République des Lettres, octobre 1703, t. XXI, p. 403. Seconde lettre de l'abbé Nicaise à M. Carrel, sur le commerce qu'il a eu avec les savants, etc.)

(3) Collect. Nicaise. t. V, lett. 80.

(4) Ibid., t/V, lett. 89.-

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