‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 258 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRÉ IV · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRÉ IV

cocher leur trait contre lui. Le comte du Gharmel que nous avons rencontré souvent à la Trappe, où il était reçu non comme un étranger, mais comme un frère , s'était livré aux Jansénistes depuis quelque temps, et il était devenu l'un de leurs agents les plus actifs et les plus dévoués. Lorsque l'esprit de parti devient passion , il aveugle l'esprit, il flétrit le cœur. M. du Charmel oublia dans cette circonstance tout ce qu'il devait à l'abbé de Rancé. Ce fut le premier qui éleva la voix pour se plaindre, disait-il, de l'oraison funèbre qu'il avait faite d'un des plus grands hommes de ce siècle, de celui qui avait le plus mérité de l'Eglise par tout ce qu'il avait écrit et souffert, ayant été toute sa vie la victime et le martyr de la vérité (1).

Quesnel vint ensuite avec une longue lettre et cette autorité superbe qu'il commençait à prendre parmi les prétendus disciples de saint Augustin. C'est un maître qui enseigne comme s'il avait tout pouvoir; c'est un docteur qui décide et qui tranche comme s'il était infaillible; c'est un pédagogue qui gourmande un élève indocile, et cela avec un ton dur, acerbe et injurieux qui n'est pas celui de la vérité et de la charité , et pas même celui de la politesse la plus vulgaire.

« C'est le profond respect et l'attachement inviolable que je me sens pour votre personne, disait-il, qui m'oblige à me plaindre à vous de vous-même, et de vous demander, au nom d'un grand nombre de gens très honnêtes et très habiles, des éclaircissements sur l'extrait d'une de vos lettres à M. l'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon , en date du 2 septembre 1694, touchant la mort de M. Arnauld. 11 paraît certain, quelque interprétation qu'on lui donne, que vous avez voulu y donner de très vives atteintes à la réputation de cet illustre mort, et que vous faites plus de ravage, en deux traits de plume, dans l'Eglise de Jésus-Christ, que n'en peuvent faire ses plus cruels et ses plus jurés ennemis. »

Le lecteur voit bien de quelle église le Père Quesnel veut parler : c'est de l'église des Jansénistes, et il ne pouvait être que très glorieux à l'abbé de Rancé d'être mis au nombre de ceux qui lui faisaient la guerre.

Le Père Quesnel prenait ensuite toutes les paroles de la lettre, et il les expliquait à sa manière.

Enfin , voilà M. Arnauld mort ! Il prétendait que cette exclamation donnai! positivement à induire que la mort xl'Arnauld avait été pour lui, lorsqu'il l'apprit , une nouvelle agréable, ou du moins fort indifférente , et qu'il ne faisait pas tout le cas qu'il devait d'un aussi excellent personnage.

1 Cette lettre a été insérée, p. 124, dans le petit volume publié en 1705, à Nancj , chez Nicolaï, H intitulé : Lettre de M. de Tillemont à l'abbé de la Trappe, avec fei Hépanses île cet abbé.

« Si vous n'avez pas cru, continuait- il , devoir à ce grand homme des gémissements semblables à ceux que saint Antoine fit retentir dans le désert au moment de la mort de l'ermite saint Paul ; si ces funérailles ne vous ont pas semblé dignes de la douleur et de la consternation où se trouvèrent les hommes craignant Dieu qui ensevelirent saint Etienne , ou qu'enfin vous ayez appréhendé qu'il y ait quelque ombre d'infidélité et de faiblesse à pleurerun sort aussi digne d'envie, il fallait nous instruire du motif de votre joie ; et s'il n'eût été point différent de celui de nos larmes , il aurait d'abord reçu une interprétation semblable. » Il ajoutait : « C'est ainsi que Arnauld a pleuré les moines de la Trappe dont il a fait un si magnifique éloge dans la seconde partie de son Apologie pour les catholiques d'Angleterre. »

Nous ne voyons rien de plus ridicule et de plus exorbitant que cette prétention du Père Quesnel de vouloir disputer sur la manière dont l'abbé de Rancé aurait dû regretter Arnauld. Assurément il n'y avait pas à se réjouir comme au passage des Saints, il s'en fallait bien ; et sans rien préjuger sur son sort éternel, on ne pouvait qu'être effrayé du compte terrible qu'avait eu à rendre au tribunal de Dieu un homme, un prêtre doué des dons les plus excellents et les plus rares, et qui en avait abusé trop souvent pour troubler l'Eglise.

Après avoir poussé sa carrière le plus loin qu'il a pu, il a fallu qu'elle se soit terminée. Le Père Quesnel s'imaginait que l'abbé de Rancé avait voulu dire qu'Arnauld avait beaucoup aimé la vie, et qu'il l'avait prolongée par tout le soin et l'application possible ; il s'efforçait de prouver que nul en ce siècle n'avait mené une vie plus dure , plus pauvre et plus simple ; que si ses pénitences n'étaient pas allées aussi loin qu'à la Trappe, c'est que ceux qui avaient soin de lui ne croyaient pas devoir toujours écouterson zèle, afin de conserver une vie aussi précieuse à l'Eglise.

« Q'on nous donne des Arnauld, s'écriait-il, et nous les nourrirons d'or potable!... On ne peut trop ménager des hommes de cette trempe, dans un temps surtout où les besoins redoublent et où les défenseurs de la vérité sont si rares dans tous les états et dans toutes les conditions. »

Voilà bien des questions finies !

L'abbé de Rancé, en s'exprimant ainsi, n'avait peut-être pas voulu dire autre chose, sinon qu'Arnauld avait soulevé sur les matières controversées du temps beaucoup de questions qui allaient tomber avec lui et partager son tombeau. Cependant le Père Quesnel soutenait qu'il avait eu le dessein de le faire passer pour un séditieux, pour un novateur qui s'était immiscé dans toutes les disputes, dans toutes les querelles, sans raison et sans mission; qui s'était mis contre tout le monde, et qui avait eu tout le

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monde contre lui. Au reste, avouons-le, c'était bien là ce qu'Arnauld avait été et avait fait toute sa vie : l'abbé de Rancé le savait bien , et Quesnel ne l'ignorait pas.

« Son érudition et son autorité étaient d'un grand poids pour le parti : heureux qui n'en a point d'autre que celui de Jésus-Christ ! »

Le mot de parti était pour le Père Quesnel, comme pour tous les Jansénistes, le coup le plus poignant; c'est ici qu'il entre dans sa plus grande colère, que son indignation éclate davantage. Il ne garde plus de ménagement : l'injure est sur ses lèvres C'est alors qu'il s'écrie : « Puisque

M. Arnauld était, selon vous, d'un parti auquel vous opposez celui de n'être qu'à Jésus-Christ , il faut que vous le placiez au nombre de ses adversaires, parmi les sectaires et les rebelles , lui qui est un autre Athanase! lui l'Augustin de nos jours!....

« On espère, disait-il en finissant, que vous prendrez le parti de vous faire justice à vous-même et à la mémoire de M. Arnauld; et quoique vous ne soyez pas accoutumé aux rétractations, on vous conjure de vouloir bien changer de conduite en cette occasion éclatante, puisqu'on croit vous avoir mis dans votre tort, avec toute la modération et le zèle que vous pouviez attendre. »

On imprima secrètement cette lettre, et il y en eut bientôt des exemplaires partout (4). Quoiqu'elle ne fût pas signée, personne ne se méprit sur son auteur. L'abbé de Rancé, qui la reçut un des premiers , l'attribua, comme tout le monde, au Père Quesnel. 11 écrivit à l'abbé Nicaise, le 42 janvier : « J'ai reçu, depuis deux jours, une lettre, de plus de vingt pages de minute, de votre bon ami le Père Quesnel, sur le sujet des quatre lignes que je vous avais écrites. Elle est toute remplie d'une dureté et d'une vivacité incompréhensible. Il prétend me prouver que j'ai flétri le nom de M. Arnauld; que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort, et que je faisais, autant qu'il était en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa mémoire, et une infinité de choses plus violentes les unes que les autres. Il est malaisé que vous n'en entendiez bientôt parler. Il me demande des rétractations, des déclarations publiques, comme si j'avais retranché, de mon plein pouvoir, M. Arnauld de l'Eglise, après sa mort ; il ajoute que toute la France attend une réparation de ma part. Et si j'avais mis le feu au Port-Royal , ou que je l'eusse renversé de fond en comble, il ne m'en dirait pas davantage (2). »

l Noua avons eu entre les mains celui de la Bibliothèque de la ville de Dijon, in-18

(2) Gollect. Nicaise, t. v.

Nous ferons remarquer que l'abbé de Rancé écrivit cette lettre, à l'abbé Nicaise, deux jours seulement après avoir reçu celle du Père Quesnel, et, conséquemment, sous le coup de la première impression. Il était tellement maître de son âme, il savait si bien en modérer les mouvements, que rien ne déborde, que rien ne paraît qu'un sentiment d'étonnement et de surprise.

L'abbé Nicaise, la première cause de tout ce bruit, de cette querelle qui prenait de si grandes proportions , en fut effrayé. « Est-il possible, disait-il, que deux ou trois lignes d'une lettre aient soulevé une si grande tempête? Je l'ai fait innocemment de mon côté, et je ne doute nullement que le saint abbé ne soit innocent du sien , de ce dont on l'accuse si mal à propos. On le menace d'écrits sanglants par des lettres anonymes. Je vois que tout s'allume contre lui , et que le feu est non seulement dans les écuries et dans les dehors du bastion , mais qu'il a gagné le corps du logis et le donjon. Je suis au désespoir d'avoir contribué, quoique innocemment, atout cela, moi qui fais profession d'amitié, il y a quarante ans, avec les uns et avec les autres. Je consens de bon cœur que, comme un autre Jonas, on me jette dans la mer pour apaiser l'orage et pour remettre la tranquillité dans les esprits :

« Me me adsum qui feci, in me coDvertite ferrum (1), »

Malgré ces belles paroles, l'abbé Nicaise n'était pas homme à affronter la haute mer et ses courants , c'est-à-dire à entrer dans la lutte et à se ranger résolument d'un parti contre un autre; il était louvoyeur de sa nature. Il tremblait de se commettre avec les Jansénistes (2), et il abandonna l'abbé de Rancé , tout en faisant semblant de le défendre. Dieu nous préserve de ces hommes politiques, Janus à double face, qui vont flottant entre tous les partis, qui n'ont pas la force de dire la vérité à personne, et dont le cœur banal est au service de tout le monde !

M. Bourdelot était moins coupable que l'abbé Nicaise; il eut plus de douleur de sa faute, et en témoigna plus de repentir. Il était trop franc et trop juste, pour ne pas blâmer nettement la conduite des Jansénistes dans toute cette affaire. « J'apprends, écrivait-il alors, tout le bruit qu'a excité la Réflexion de M. l'abbé de la Trappe, que je fis voir à MM. Racine et Dodart ; en vérité, j'en suis très surpris et très fâché d'y avoir contribué,

(1) Lettre de l'abbé Nicaise, inédite. (Biblioth. de Troyes, liasse 2183.)

(2) Voir la réponse que lui fit à ce sujet la Mère Marie-Angélique Arnauld de Sainte- Thérèse. (Gollect. Nicaise, t. V, p. 205.)

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quoique fort innocemment. Et qui aurait pu penser qu'une chose qui paraissait si chrétienne et si instructive fût trouvée si criminelle? Les gens de parti sont bien terribles!... J'aurais cru le Père Quesnel plus modéré; il le premi sur un ton bien extraordinaire , et qui est capable de faire un plus grand tort à la mémoire][de M. Arnauld que toutes les rétractations qu'il demande ne sauraient lui faire de bien. Ces Messieurs me semblent un peu trop délicats sur le point d'honneur, et ne pas se ressouvenir assez de ce que Notre-Seigneur recommande tant à ses disciples , en leur disant : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1)1 » M. Bourdelot mettait le doigt sur la plaie du Jansénisme.

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