‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 259 sur 445 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lettres du P. Alexis du Bue et des Courtisans; conduite noble et généreuse de l'abbé de Rancé envers le P. Lami, de la Congrégation de Saint-Maur (1694).

Parmi toutes les lettres découragement et de félicitation qu'on adressa à l'abbé de Rancé, aucune ne pouvait lui être plus agréable et plus honorable que celle du Révérend Père Du Bue, saint religieux, savant controversiste (2), dont nous avons déjà cité le témoignage. Sa lettre fut très répandue et très goûtée. Après avoir dit à l'abbé de Rancé qu'il priait Dieu d'être sa consolation et son soutien dans les persécutions que l'esprit d'erreur lui suscitait; après l'avoir loué de n'être ni à Paul, ni à Apollon, ni à Céphas, mais à Jésus-Christ, il lui rappelait l'exemple de saint Cyrille, qui avait gardé une patience et une constance invincible au milieu de toutes les calomnies des Nestoriens, et mis tous ses ressentiments au pied de la croix.

« Quatre mots très véritables, ajoutait-il, que vous avez dits au sujet de la mort de M. Arnauld , ne devaient point exciter de si furieuses tempêtes. On sait assez qu'il tenait à la vie, et que la pénitence ne l'a point abrégée, puisqu'il a pris toutes les précautions nécessaires pour la rendre longue, et que le cupio dissolvi de saint Paul n'était point dans sa bouche. Vous avez donc bien dit qu'il a poussé sa carrière aussi loin qu'il a pu.

(1) Çollect. Nicaise, l. Il, p. 91 (lettre inédite).

(2) Ses controverses contre les hérétiques lui avaient acquis une certaine célébrité

Il est vrai aussi que sa mort a décidé bien des questions dont il embarrassait volontiers son esprit, et il est à craindre que son érudition et son autorité n'aient pas eu devant Dieu le même poids que dans son parti. « La science, comme dit saint Paul, enfle l'esprit, quand elle est destituée de l'humilité et de la charité; au lieu d'édifier, elle cause de grands maux dans l'Église

« L'attache à son propre jugement a été recueil où cet esprit a fait naufrage, avec beaucoup d'autres qu'il a enveloppés dans son malheur. Heureux, s'il s'était uniquement attaché à Jésus-Christ et à son épouse! il ne serait pas demeuré opiniâtre dans ses sentiments; il n'aurait pas préféré son propre jugement à celui de ses supérieurs ecclésiastiques, et particulièrement de celui que Jésus-Christ a établi Chef de son Église. Il n'aurait pas encouru la disgrâce de son prince, qui l'a banni de ses États, comme un perturbateur du repos public, et un ennemi de la paix que Jésus-Christ nous a laissée, et dont il n'a point voulu connaître la voie. Voilà, mon Révérend Père, mes réflexions sur votre lettre, et mes pensées sur cet homme qui a tant fait de bruit dans le monde (1). »

Cette lettre, outre qu'elle émanait d'un des plus dignes prêtres de cette époque, renfermait une explication trop vraie et trop juste des quatre mots de l'abbé de Rancé, pour que les amis de ce dernier ne la missent pas en circulation. On en adressa des copies au Père Quesnel, qui répondit, selon son habitude, sans ménagement et sans mesure, oubliant la charité et perdant le respect (2).

Il vint à l'abbé de Rancé des auxiliaires qu'il n'attendait pas, et qui durent beaucoup le surprendre. On sait qu'il y avait un certain nombre de grands seigneurs attachés à la cour, et qui s'étaient fait affilier à la Trappe , afin de participer aux prières et aux bonnes œuvres qui s'y faisaient. Le Père Quesnel ne l'ignorait pas, et il reprochait à l'abbé de Rancé de refuser à Arnàuld le secours de ses prières, qu'il accordait à mille courtisans qui en étaient très souvent indignes, et à qui il était, selon toutes les apparences, fort inutile (3). Les courtisans sont, comme les poètes, très irritables et très vindicatifs ; ils prirent feu et éclatèrent : si le fougueux janséniste eût été en France, et sous leurs mains, il n'aurait pu éviter une lettre de cachet et la Bastille. Us se réunirent pour concerter une réplique à cette insulte qu'on venait de leur jeter publiquement à

(1) Cette lettre médite est insérée dans le Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne. (Lett. part., 3 p., Biblioth. Imp.)

(2) Cette lettre inédite est insérée dans le vol. de 1694 des Nouvelles ecclésiastique* du XVIIe siècle, MS., Biblioth. Imp., 140, Oratoire.

(3) Lettre du P. Quesnel à M. l'abbé de la Trappe, p. 10 et 11.

Page 1