‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 260 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE V

la face. Ils publièrent une lettre aussi aigre et aussi violente que celle du Père Quesnel, mais où il y avait une pointe encore plus acérée, plus de finesse dans le sarcasme, plus d'esprit dans l'injure.

On lui disait qu'on savait quels étaient les courtisans qui avaient commerce avec M. de la Trappe; que Ton connaissait ceux et celles qui avaient confiance en ses prières et à qui il les avait promises ; qu'on lui en communiquerait la liste quand il voudrait, et qu'on le défiait d'être assez

hardi pour en citer un seul qui fût indigne qu'on priât pour lui « Car,

enfin, poursuivait-on, qui êtes-vous, Monsieur, et qui vous a établi l'arbitre du mérite de vos frères? Quelle part Dieu vous a-t-il faite de la connaissance du secret des cœurs, pour y découvrir les sentiments cachés? Y a~t-il eu pour vous quelque révélation sur ce sujet? Avez-vous reçu quelque privilège du Ciel qui vous distingue du reste des hommes? soit parce que vous avez été le secrétaire de M. Arnauld , après avoir quitté en France votre communauté régulière, on ne sait pourquoi: vous nous en instruirez quand il vous plaira; soit parce que vous vous destinez, dit-on, à être chef des débris du parti de M. Arnauld : ceux qui l'ont connu et qui vous connaissent, assurent que vous en avez toute la malignité et les mauvaises qualités du cœur , mais que vous n'en avez ni la tête ni la main. »

Ceci n'était qu'une première sortie : les courtisans revenaient à la charge, poussant leur pointe à outrance, enfonçant le trait impitoyablement. « Voulez-vous, disaient-ils, qu'on ne vous déguise rien? Comptez qu'entre ces mille que vous avez marqués comme indignes des prières des saints, il n'y en a pas un qui voulût vous ressembler. C'est une déclaration faite, après la lecture de votre lettre, et approuvée en bonne compagnie : chacun en a apporté sa raison , fondée sur ce que M. Quesnel est un calomniateur déclaré, comme il paraît par son écrit; un écrivain à gage d'une cabale de gens rebelles à l'Eglise »

On lui demandait d'après quels principes il avait cru devoir damner tant de gens? Et on répondait pour lui, avec la plus piquante ironie: Qu'en bon janséniste, il pensait que la grâce leur manquait; qu'ils n'avaient pas cette délectation victorieuse, ce secours toujours efficace qui entraîne la volonté; que Dieu n'avait pas désiré leur salut; que Jésus- Christ n'était pas mort pour eux : ce qui rendait inutiles toutes les prières que l'on pouvait faire à leur intention. On observait, avec raison, que toute cette doctrine sentait bien l'hérésie.

« Mais pourquoi, disait-on encore, tant de colères, de diatribes, de récriminations injustes à l'endroit de l'abbé de Rancé? On n'en est point surpris : tant que MM. les Jansénistes ont cru pouvoir se faire honneur

de quelques rapports avec lui, rapports fondés peut-être sur des apparences de sincérité de leur part et sur l'austérité véritable des religieux de la Trappe, ou bien sur quelque ressemblance de solitude entre la demeure de ces>bons religieux et celle de Port-Royal, ils l'ont respecté, ils l'ont exalté : mais, maintenant, ils sont déchaînés contre lui, ils le traitent avec toute la dureté et l'emportement dont ils sont capables. La lettre au maréchal de Bellefonds leur avait fait une première blessure, dont le seul souvenir les mettait de mauvaise humeur; la lettre à M. Nicaise leur a encore été plus sensible, et a porté leur exaspération au dernier point.

« On n'est point étonné , ajoutait-on en finissant , de trouver les Jésuites dans votre pamphlet: vous ne pouvez vivre sans eux. Ils assurent, de leur côté, que partout vous les trouverez sur vos voies, comme M. Arnauld et ses associés les ont trouvés sur les leurs pour défendre le troupeau de Jésus-Christ contre les loups déguisés sous la peau des brebis.... Pour les courtisans que vous attaquez de gaîté de cœur, que vous déclarez indignes des prières d'un abbé charitable et de sa sainte communauté, que vous réprouvez, Monsieur, et que vous damnez tous, on ne sait comment vous pourrez vous défendre d'une réparation conforme et proportionnée à l'outrage que vous leur avez fait. » Enfin, on osait lui dire, et c'était le coup de poignard final, qu'il n'y en avait point d'autre pour lui que de se retirer à la Trappe afin d'y faire pénitence le reste de ses jours (1).

Cette lettre, connue sous le nom de Réponse des Courtisans, fut très lue et très applaudie des gens du monde. Le Père Quesnel y était traité, comme il avait coutume de traiter les autres, sans ménagement : on luiappliquait dans toute sa rigueur la loi du talion. L'abbé de Rancé ne se vengeait pas ainsi, comme nous allons le voir.

Dom François Lami , celui-là même qui avait eu une entrevue avec l'abbé de Rancé en présence de la duchesse de Guise, venait d'achever son livre remarquable intitulé : De la connaissance de soi-même. Le bruit se répandit qu'il y était question des études monastiques.

En effet, le savant bénédictin soutient dans cet ouvrage que la première et la principale étude des solitaires doit être de connaître Jésus-Christ, ce qui le figure dans l'Ancien -Testament et l'exprime dans le Nouveau. De là il tire cette conséquence, que les solitaires ne peuvent être privés de la lecture d'aucune des parties des Saintes-Ecritures. Il veut seulement qu'en

(1) Lettre adressée au P. Quesnel sur quelques ligues qui regardent les courtisans dans sa Critique à M. l'abbé de la Trappe sur la mort d'Arnauld (novembre 1694). (Portef. du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, Biblioth. Imp., P. P., 8.)

Page 1