‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 27 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE V

« Voilà, disait l'abbé de Rancé en finissant, ce qu'on a pu répondre à la hâte. Celui qui a demandé ces éclaircissements est plus à même que personne de les trouver et de les donner aux autres, si son humilité ne lui fermait les yeux et ne l'empêchait de voir de lui-même ce qui y paraît à tous ceux qui le connaissent. »

Il n'y avait point de flatterie dans ces compliments, l'abbé de Rancé n'en était pas capable; mais on doit dire qu'ils ne pouvaient être exprimés d'une manière plus délicate.

Le livre Des devoirs de la Vie monastique ressemblait à la nuée du désert : il donnait une douce et abondante lumière aux moines qui voulaient marcher en avant dans les voies de leurs Pères; mais pour ceux qui retournaient en arrière, c'était une nuit ténébreuse, pleine de confusion, où l'on criait beaucoup sans pouvoir s'entendre. Dans le même couvent, il y avait quelquefois moitié des religieux pour, et moitié contre. Tantôt c'était toute une communauté qui se déclarait contre son abbé ou son abbesse; tantôt c'était l'abbé ou l'abbesse qui luttait contre toute la communauté, comme nous allons le raconter.

L'abbesse d'un des plus grands monastères de Paris avait lu l'ouvrage en question, pour s'instruire de ses devoirs. Forte des principes qu'elle y avait trouvés , elle s'opposa à l'introduction de la musique dans son église, contre le sentiment d'un grand nombre de ses religieuses. Leur résistance l'engagea à en écrire à l'abbé de Rancé, qui lui répondit :

« La musique ne convient pas à une Règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre, et il ne se peut, si vous le souffrez, que vous n'en éprouviez les mauvaises suites. Vous devez croire que saint Benoit a voulu que les personnes qui vivraient sous sa Règle, chantassent les louanges de Dieu, mais d'une manière simple. Tenez ferme sur ce point; il me parait tellement important, que de lui seul peut dépendre ou la conservation ou la ruine de la piété dans votre monastère. Est-il possible que vos sœurs soient si aveugles et aient les yeux tellement fermés qu'elles ne s'aperçoivent pas qu'elles introduiraient un abus, dont elles doivent avoir un entier éloignement? Ne vous faites point de scrupule de demander à Dieu qu'il ôte la voix à celles qui désirent une chose si pernicieuse, et qu'il ne leur en laisse qu'autant qu'il est nécessaire pour le louer dans la modestie et la simplicité, de laquelle les personnes qui lui sont consacrées ne doivent point se séparer (1). »

Ces nonnes aimaient trop la musique pour se rendre aux avis de leur

'1 l,o Nain, Vie de M. rfe Ranré . L I, p. '«19 et '.20.

abbesse. Aigries à proportion de la résistance qu'elles éprouvaient , elles crurent devoir en appeler à l'archevêque de Paris. Une semblable démarche ne leur attira que de la honte et de la confusion; car ce prélat ne manqua pas de prendre le parti de la supérieure. Mais elles persistèrent dans leur obstination. Quelques-unes même gardèrent si peu de mesure, que le scandale perça au dehors. Les gens du monde blâmaient beaucoup l'abbesse et encore plus l'abbé de Rancé.

Sans doute, il y a dans la musique quelque chose de religieux qui élève l'âme à Dieu; mais il y a aussi quelque chose qui dissipe, qui passionne et qui trouble, et alors comment conserver le calme nécessaire à la prière et aux saintes méditations? Il faut des leçons, des répétitions, des maîtres, et, si on n'en a pas dans le monastère, on est obligé d'en faire venir du dehors : ce qui n'a jamais lieu sans péril. Aussi les saints fondateurs, jusqu'à saint François de Sales, ont-ils prescrit aux religieuses dans leurs chants beaucoup de modestie et de simplicité, le ton du gémissement et de la plainte plutôt que celui de la joie , quelque chose du roucoulement de la colombe, sicut columbœ.

La pauvre abbesse, malgré tous ses efforts, se voyait impuissante devant cette mutinerie, et se trouvait dans la position de ces malheureux supérieurs qui sont obligés de tolérer un moindre mal pour en empêcher un plus grand. Elle était sur le point de laisser aller les musiciennes au gré de leurs caprices; mais, avant d'en venir à cette désespérante extrémité, elle voulut consulter encore l'abbé de Rancé une dernière fois. Celui-ci ne savait pas faiblir quand il s'agissait de la Règle et de l'autorité; il persista dans sa première décision, et l'exhorta à tenir ferme. « Quoiqu'on puisse, disait-il, céder quelquefois pour le bien de la concorde, il ne faut jamais le faire aux dépens de ce qu'on doit à Dieu, et de l'obligation dans laquelle on est de suivre ses ordres et de se conduire par sa volonté (1). »

Le cloître a ses orages, et d'autant plus terribles qu'ils sont plus concentrés. Après avoir essayé en vain de tous les moyens de persuasion, l'abbesse finit par se tourner tout entière du côté de Dieu : elle le pria, de concert avec l'abbé de Rancé, de daigner, dans sa miséricorde, fléchir ces cœurs obstinés, et éclairer ces esprits frappés d'aveuglement. Or, il arriva qu'à la fin de l'automne , des rhumes et des inflammations de gorge et de poitrine envahirent tout le monastère, et attaquèrent avec plus de violence les religieuses les plus entêtées , au point qu'elles ne pouvaient plus

(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 252.

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