‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 261 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE V

étudiant l'histoire ecclésiastique, ils ne s'engagent pas trop dans l'histoire profane. Il prétend par la même raison que l'on ne peut leur refuser la lecture des saints Pères ni celle des conciles où la tradition est comprise. Comme la tradition a deux parties , le dogme et les mœurs, il se persuade que dans une communauté de solitaires il doit toujours se rencontrer des personnes d'une capacité non commune, qui puissent donner aux jeunes gens une idée raisonnée des dogmes , ce qu'il appelle une espèce de philosophie. Il rejette la scholastique , mais il admet la logique, la métaphysique et la physique ou physiologie.

Comparant ensuite l'étude au travail des mains , il s'efforce de prouver qu'elle lui est supérieure et doit lui être préférée par les moines. Il montre les avantages qu'elle a et les inconvénients qu'elle n'a pas. Il prétend que 'étude abat plus le corps que le travail des mains , qu'elle humilie plus l'esprit, qu'elle arrête mieux les passions , qu'elle détourne plus efficacement les tentations et bannit mieux l'oisiveté.

Il s'en fallait bien, sans doute, qu'il allât aussi loin que Mabillon (1); mais il arrivait aux mêmes conséquences. Aussi craignait-il beaucoup, ou qu'on n'autorisât pas l'impression , ou si on l'autorisait , qu'il ne fallût recommencer la lutte. Il se décida cependant, sur les instances delà princesse Christine de Salm, à passer outre (2).

L'abbé de Rancé apprit cela avec beaucoup de peine, car il craignait d'être forcé de répondre et de raviver des querelles malheureuses qui semblaient presque éteintes. Ses amis qui étaient nombreux et puissants avaient les mêmes appréhensions , et ne disimuîaient pas leur mécontentement. Alors les supérieurs de Dom Lami crurent qu'il était prudent de surseoir à l'impression. Ils le mandèrent et lui conseillèrent prudemment d'écrire quelques lignes à l'abbé de Rancé pour avoir son avis (3). C'est ce qu'il fit avec beaucoup d'empressement et de bonne volonté, l'assurant que s'il avançait quelques opinions qui parussent contraires aux siennes, ce n'était point par esprit de contradiction , mais pour compléter la matière, sans prétendre rien décider (4).

(1) Voir dans les Œuv. postk. de Mabillon, t. I, p. 419, le dernier mol de Mabillon dans une pièce intitulée : De Monasticorum studiorum ratione ad juniores sludiososque Congrcgationis Sancti Mauri monachos, D. J. Mabillonius.

(2) Biblioth. génér. des Ecriv. de l'Ordre de Saint-Benoit, t. IV, p. 139.

(3) « Il est vrai, écrit l'abbé de Rancé, 18 juillet, que les R. P. appréhendèrent que ce que le P. Lami avait dit des études ne me donnât lieu de répondre, et qu'ils firent sur cela l'opposition dont vous avez entendu parler. » (Lett. inéd., Gollect. Nicaise.)

(4) H y a six vol. in-12, dont la plus ample édition est celle de 1700. C'est dans le premier volume qu'il traite des études des solitaires. Les deux premiers traités parurent en 1094, et les autres en 1098. (Biblioth. des auteurs ecclésiast. du XVIIe siècle, p. VI, p. 418.)

Or, l'abbé de Rancé avait déjà le manuscrit entre les mains lorsqu'il reçut cette lettre ; il l'avait parcouru : c'était de la chancellerie qu'on le lui avait adressé directement. Il répondit en peu de mots : « J'avais déjà vu votre livre, on me l'avait envoyé par ordre de M. le chancelier; et je vous dirai à son sujet que, quoiqu'il y ait bien des choses touchant l'étude, le silence, le travail des mains, la matière des Conférences et d'autres points de la Règle qui sont éloignés de mes sentiments, cependant je n'ai pas la pensée de faire un crime à ceux qui ne s'y assujettissent pas. J'avoue que vous avez apporté beaucoup de tempérament à ce qu'on avait écrit sur ces matières, je souhaiterais que vous eussiez été plus loin; mais je crois bien que vous avez eu des raisons pour ne pas le faire. Véritablement, comme les maximes que j'ai avancées sont appuyées sur la tradition monastique et entièrement conformes à la Règle et à l'esprit de saint Benoît, je suis persuadé qu'elles se soutiendront, et, quoi qu'on puisse dire pour les combattre , elles ne recevront aucune atteinte (1). »

L'abbé de Rancé renvoya,le 28 mai, le manuscrit à M. Blampignon, chargé de l'examiner, avec une lettre dans laquelle il reconnaît qu'il n'y a rien qui puisse ébranler les vérités qu'il a avancées lui-même. « S'il s'était, ditil, un peu plus resserré qu'il n'a fait sur la science et sur l'étude des dogmes, et qu'il ne l'eût pas étendue jusqu'à la lecture de l'histoire ecclésiastique et des Conciles , nous aurions pu nous approcher. La lettre qu'il m'a écrite est toute pleine d'honnêteté. Ainsi, nous sommes fort contents l'un de l'autre, nonobstant la différence de sentiments. Je marque à M. le chancelier que je suis plein de reconnaissance de toutes les marques de sa bonté (2). »

On essaya en vain de lui représenter qu'en se conduisant ainsi c'était se combattre soi-même, qu'il ne s'agissait point, comme il se l'imaginait, de quelques coups perdus que ses adversaires avaient voulu tirer sur lui en s'éloignant, mais bien d'un retour offensif. Les principes qu'il avait posés lui paraissaient non pas inattaquables, mais inébranlables, et il était tranquille sur l'issue finale.

C'est ce qu'il exprimait le 6 juin dans cette lettre à l'abbé Nicaise : « Il va paraître un livre fait par le Père Lami ; il y parle beaucoup d'étude , et dans des sentiments contraires aux miens. Je suis si convaincu de la solidité de tout ce que j'ai avancé sur ce sujet que je ne crains ni les censures ni les critiques. Il me semble que toutes les raisons dont ils se servent ne sont que des pelottes de neige qu'ils jettent contre un rocher, ce que j'at-

(1) Le Nain, t. i, p. 331

(2) Ibid.

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