‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 264 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE VI

combien de malheureux, dans tous les temps, se sont perdus de la sorte dans les plus saintes maisons ! Dom Arsène se révéla le premier tel qu'il était : il fallait un prieur à la Trappe, il s'attendait à être élu, et il ne le fut pas. Dans son dépit, il se retira à l'infirmerie, sous prétexte de maladie, et après avoir murmuré contre le Père abbé qui lui refusait, disait-il, les soulagements dont il avait besoin, il s'en alla et obtint par l'intermédiaire de son frère, Edmond de la Croix, religieux de Gîteaux, d'être transféré dans ce monastère (1).

Son exemple en décida trois ou quatre autres à se retirer : le frère Armand Climaque fut de ce nombre. Il était chancelant depuis quelque temps, comme nous l'avons raconté. On avait tout employé pour le raffermir, et Bossuet lui-même n'avait pas dédaigné de conférer avec lui et de lui écrire. Son départ affligea beaucoup l'abbé de Rancé, qui tenait d'autant plus à le conserver, qu'il l'avait arraché à l'hérésie, et qu'il craignait davantage qu'il ne retournât à son vomissement, selon l'expression de saint Pierre. Ses craintes n'étaient, hélas! que trop réelles; car ce malheureux, après avoir séjourné à Perseigne et à Barbeaux, finit par rentrer dans le monde et se réfugier à Genève où il apostasia (2).

Cependant Dom Arsène avait publié partout qu'on verrait bientôt la ruine entière de la Trappe, qu'il y avait encore d'autres religieux qui n'attendaient que le moment d'en sortir pour se soustraire à la conduite trop sévère de l'abbé de Rancé. On répandit plusieurs lettres supposées où les mécontents se plaignaient beaucoup. Ces lettres étaient, à la vérité, signées de vingt religieux, mais il n'y avait que la signature de Dom Arsène qui fût véritable, les autres étaient toutes contrefaites (3). Le roi en reçut une et fit demander aussitôt des éclaircissements. Il ne fut pas difficile à l'abbé de Rancé de prouver que cette pièce était fausse. Mais comme il est rare qu'il ne reste pas souvent quelque trace des plus grossiers mensonges, même dans les âmes les plus droites, il pria Msr l'archevêque de Paris de vouloir bien dire quelques mots à Sa Majesté pour détruire entièrement dans son esprit les impressions fâcheuses que ces calomnies auraient pu y laisser (4) ; tout fut très bien accueilli, tout se passa comme on pouvait le souhaiter. L'abbé de Rancé, écrivant à l'abbé Gerbais (5), lui disait à cette occasion :

(1) Le Nain, 1. 1, p. 337.

(2) Biblioth. Imp., MS., Oratoire, 160»

(3) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 19 et 40.

(4) Nous avons une copie authentique de cette lettre.

(5) Correspond, inéd. de l'abbé de Rancé avec M. Gerbais, Arsenal, n° 375. — Voir aussi les Lettres de l'abbé de Rancé, Biblioth. Imp., MS., n° 1520.

« Il n'y a pas trois mois qu'on envoya un mémoire au roi rempli de plaintes les plus sanglantes et les plus injurieuses contre ma conduite. Le roi, plein de cette sagesse que tout le monde connaît, et qui a beaucoup meilleure opinion de moi que je ne mérite, me fit écrire par le Révérend Père de la Chaise. Il joignit à la lettre une copie de ce qui avait été mandé contre moi. Véritablement le roi fut tellement content de ma réponse, que le Révérend Père de la Chaise m'écrivit par son ordre qu'il était satisfait de ma conduite, qu'il l'approuvait dans tous les points, et qu'il ne doutait point que je ne gardasse toute la modération et la charité nécessaires dans le gouvernement de mes religieux. Il m'ajouta qu'il était malaisé qu'une vie aussi exacte et aussi exemplaire que celle que Ton mène ici, n'excitât contre moi l'envie et la malignité des hommes. Voilà à quoi aboutit le dessein formé que l'on avait eu de me nuire auprès du roi (1). »

Les amis de l'abbé de Rancé avaient été un instant très inquiets sur les suites de cette noire et audacieuse calomnie. La duchesse de Guise, l'une des premières, lui avait mandé ses craintes et ses alarmes ; la réponse qu'il lui fit nous révèle toute la grandeur et l'élévation de son âme planant sur ces misérables intrigues. Il lui raconte que le mémoire qu'on a envoyé contre lui au roi a été répandu de tous côtés, qu'il n'y a point de mal que certaines gens n'essayent de lui faire par les bruits qu'ils sèment par le monde. « Le principal, disait-il, pour ceux qui sont l'objet de l'envie et de la malignité des hommes, est de savoir qu'il y a une providence qui s'étend sur tout et qui souvent arrête les effets de leur mauvaise volonté. Je pense que si quelque chose peut obtenir cette grâce de la bonté de Dieu, c'est de conserver la paix et la charité, en lui sacrifiant le ressentiment que produirait l'injustice, si on écoutait les mouvements de la nature. C'est un grand principe pour demeurer dans une situation tranquille au milieu des tempêtes qui nous sont suscitées, et il n'y a personne, Madame, quelque rang qu'il tienne dans Je monde, qui n'ait besoin de se soutenir sur ces fondements ; car il n'y a qui que ce soit qui ne porte avec soi sa sensibilité, et qui ne trouve en son chemin des aventures qui lui déplaisent (2). »

L'abbé de Citeaux, de son côté, avait reçu une autre lettre pareillement supposée, revêtue de fausses signatures, par laquelle on le conjurait d'aller visiter la Trappe, ou du moins d'y envoyer un commissaire pour entendre

(1) De tous les libelles qui parurent alors, le plus violent était intitulé : Le scandale de la Trappe. M. le curé de Saint-Cosme, à Paris, et plusieurs autres,. firent tous leurs efforts pour en découvrir l'auteur et en arrêter le cours. (Voir la Correspondance de l'abbé Gerbais, lettre du 12 septembre.)

(2) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. Il, p. 92.

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