‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 28 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE V

parler , loin de pouvoir chanter. Elles comprirent alors la vanité du charme de leurs belles voix, et reconnurent que Dieu était venu en aide à leur supérieure, en leur infligeant ce châtiment, et se rangèrent de son

côté.

Un certain nombre d'abbés cisterciens se réunirent, cette année, au

collège des Bernardins de Paris. L'abbé de Citeaux, qui avait demandé cette assemblée, avait ses vues : il voulait gagner toute l'Étroite-Observance , pour l'opposer aux quatre premiers Pères qui repoussaient toujours ses prétentions. Et voici quel fut son expédient : il voulut flatter la masse des réformés, en leur proposant de mettre tous leurs monastères sur le même pied, afin d'effacer une diversité de pratiques qui ne pouvait qu'enorgueillir les uns et humilier les autres. En conséquence, il voulut obliger la Trappe, Septfons, Orval, Châtillon et les autres monastères, d'une plus grande austérité, à suivre en tout les règles de l'Étroite-Observance, sans y rien ajouter.

L'abbé de Rancé, à cette nouvelle, écrivit aussitôt à l'abbé d'Orval, qui faisait partie de l'assemblée, pour le prier de déclarer, en son nom, que la vie qu'il menait avec ses religieux, ayant été approuvée par deux brefs du Souverain-Pontife, il ne souffrirait pas qu'on y changeât quelque chose; que la Trappe resterait ce qu'elle était, ou qu'elle cesserait d'être. En d'autres circonstances , cette lettre eût attiré à l'abbé de Rancé des reproches et des récriminations sans fin; on n'eût pas manqué de crier au schisme, et de le menacer des censures de l'Ordre. Mais M. de Citeaux sentit son impuissance en face d'une déclaration si ferme et si positive, et l'affaire n'alla pas plus loin (1). Le même abbé représenta ensuite que le livre des Devoirs monastiques était une source de divisions dans l'Ordre, et il montra des lettres de plusieurs de ses collègues qui s'en plaignaient. Il demanda qu'on nommât une commission pour l'examiner et en retrancher plusieurs passages, où l'auteur avait trop maltraité Citeaux, le supposant abandonné de Dieu, et dans un état complet de dissolution et de ruine. L'abbé d'Orval lui répondit avec tant de vérité et de force, qu'il ne crut pas devoir mettre aux voix sa proposition.

L'assemblée n'était pas encore dissoute , qu'on y porta une autre affaire contre l'abbé de Rancé, et ce fut le même abbé d'Orval qui la termina heureusement (2).

L'Ordre de Prémontré, comme beaucoup d'autres, ne marchait plus depuis bien longtemps, dans les voies antiques, sur la trace de ses saints

(1) Le Nain, t. I, p. 222.

(2) Manuscrit de Septfons, cali. X, p. 255.

44 histoire ni? l'abbé de rangé.

fondateurs. Le mal était allé toujours croissant, malgré quelques simulacres de réforme, et il était à son comble lorsque parut le livre de l'abbé de Rancé. Beaucoup de religieux de cette Observance, l'ayant lu attentivement et sans prévention, furent inquiets et troublés en comparant ce qu'ils faisaient avec ce qu'ils devaient faire, et c'étaient cependant les plus réguliers. Ils écrivirent à l'abbé de la Trappe pour lui demander des conseils.

Il répondit qu'en lisant leurs annales, il était facile de voir que leur Ordre était en dégénérescence depuis plusieurs siècles; qu'il n'y avait présentement aucun espoir fondé d'y opérer une réforme sérieuse : conséquemment, qu'il ne leur restait qu'un moyen pour assurer leur salut, c'était de chercher quelque part un abri, afin de s'y cacher et d'y accomplir les vœux qu'ils avaient faits. Deux d'entre eux, qui avaient occupé les premières charges de leur monastère respectif (1) , passèrent à la Trappe, âgés de plus de soixante ans.

Leurs supérieurs se plaignirent vivement de ce qu'on les avait reçus, et les redemandèrent, se fondant sur un ancien concordat passé, en 4147, entre ceux de Citeaux et de Prémontré, par lequel ces deux congrégations s'engageaient à ne pas permettre que les religieux de l'une passnssent dans l'autre, sans une autorisation préalable.

L'abbé d'Orval remontra que ce concordat ne pouvait porter préjudice au droit commun qui autorise à passer d'un Ordre moins sévère dans un autre qui l'est plus, et qu'on ne pouvait révoquer en doute que la Trappe ne suivît une discipline plus étroite et plus austère que l'Ordre de Prémontré, tel qu'il était alors; que ce concordat, tombé en désuétude depuis plusieurs siècles, n'avait plus force de loi : les Cisterciens et les Prémontrés passant d'une congrégation à l'autre sans réclamation (2).

L'affaire fut portée en cour de Rome; mais elle ne fut réglée que par l'archevêque de Paris. Ce prélat obtint que les deux religieux qui s'étaient retirés à la Trappe y feraient librement profession, pourvu que l'abbé de Rancé s'obligeât à n'en plus recevoir d'autres désormais, sans permission expresse. Il y consentit; mais avec la réserve que MM. de Prémontré, dans le consentement ou dans le refus, garderaient les règles de la charité et de la prudence chrétienne.

Ces deux religieux, dont l'admission fit tant de bruit, étaient Dom François Ferrand de Grandmaison et Dom Éloi le Mosle. L'abbé de Rancé

(1) L'un était prieur de Prémontré, à Genlis ; l'autre à Paris. % Le Naiu, Vie de M. de Rancé } 1. 1, c. vi, p. 224.

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