CHAPITRE VIII
Réponse de l'abbé de Rancé au P. Quesnel; mort du comte de Santéna (1694).
L'abbé de Rancé, d'après le conseil de ses amis, se décida à répondre au Père Quesnel, pour tâcher d'empêcher, par quelques explications, de nouveaux pamphlets qui ne pouvaient produire que de nouveaux scandales. Mais comme il prévoyait que sa réponse ne manquerait pas d'être publiée et critiquée, il voulut y réfléchir d'avance et en peser tous les termes. Il écrivit d'abord une première lettre, assez longue, où il reprenait, les unes après les autres, les expressions dont il s'était servi, leur donnant l'interprétation la plus bénigne et la plus innocente, les couvrant toutes du voile de la charité pour en dissimuler les aspérités. Quant au mot de
(1) On lui reprochait encore de s'être servi d'une vieille formule de renouvellement des vœux imprimée depuis longtemps par les soins et aux frais de ses bijoutiers spirituels de Lyon, et à laquelle il avait fait quelques additions de circonstance; on en concluait que c'était peu respecter ses religieux et encore moins le public. Si cette formule avait été imprimée autrefois, si elle était réimprimée aujourd'hui, cela ne lu ôtait rien de sa valeur; c'était à l'insu et sans la participation de l'abbé de Rancé : on ne pouvait lui en faire un reproche.
(2) Nous l'avons retrouvé dans les Nouvelles ecclésiastiques du XVIIe siècle, années 1G94-95 (Biblioth. Imp., Orat., 146), et dans le Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte- Catherine, p. 8 et 9. Il fut imputé à un religieux de la Congrégation de Saint-Maur. qui le désavoua.
parti dont le Père Quesnel avait été si offensé, il était facile de lui montrer qu'il n'y avait rien qu'on eût vu plus souvent dans l'Eglise que des partis s'y former entre des gens de doctrine, qui n'allaient point à l'hérésie ni à l'erreur, et que l'Eglise tolérait; qu'on disait, par exemple : le parti des thomistes, des molinistes, etc.
II protestait, ensuite, qu'il n'avait pas eu la moindre intention de juger des sentiments de M. Arnauld à sa dernière heure, de prononcer sur son sort éternel, de flétrir sa mémoire ici-bas. Tout cela était dit avec beaucoup de douceur, de réserve, de ménagement, de politesse et de délicatesse, et ne pouvait que faire ressortir davantage la violence et les emportements de son adversaire (1). Mais, par ses propres réflexions, la justesse et la pénétration de son esprit, il ne lui fut pas difficile de se convaincre que, dans cette affaire, il avait été la dupe de sa bonté et de sa patience, et qu'au lieu de se mettre aux pieds du Père Quesnel par un excès d'humilité et d'abnégation, il devait se relever et lui répondre en face avec toute la force et l'autorité que donnent la vérité et l'innocence. Il fit donc cette réponse beaucoup plus courte et plus énergique :
« Monsieur, je pourrais composer des volumes sur la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire; mais je me contenterai de vous dire, en peu de mots, que je n'ai point eu, dans celle que j'ai écrite à M. l'abbé Nicaise, la moindre pensée, comme vous le supposez, de séparer M. Arnauld de l'Eglise et de sa communion. Il n'appartient qu'à Jésus-Christ de juger les hommes après la mort, et à son Eglise, qui a sa mission et son pouvoir.
« Je ne sais, Monsieur, comment vous avez pu vous imaginer que je fusse assez extravagant pour m'attribuer cette autorité; et à moins d'avoir donné à ma lettre, comme vous avez fait des interprétations violentes et forcées, cela ne vous serait jamais venu dans l'esprit. M. l'abbé Nicaise, votre ami, en a jugé bien autrement que vous. Comme je suis persuadé qu'il n'y a point de personnes équitables, pourvu qu'elles soient sans prévention, qui ne prennent mes paroles dans le même sens que lui, vous voulez bien que je vous dise que je n'ai garde de faire la rétractation que vous me proposez. Il n'y aurait en moi ni sincérité ni justice, de demeurer d'accord que je fusse tombé dans une faute que je suis convaincu que je n'ai point commise.
(1) Cette première lettre se trouve manuscrite et peut-être autographe daus la liasse n» 2183 des Manuscrits de la Bibliothèque de Troyes. La deuxième que nous citons, y est aussi, mais elle a été publiée, au moins en partie, dans le vol. in-J8 (Nancy, Nicolaï, 1705), p. 126. La première est très curieuse et inédite.