‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 271 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE VIII

« Mais par où , je vous prie , vous êtes-vous figuré que je désirasse avec tant d'impatience et d'empressement la mort de M. Arnauld? Qu'avionsnous de commun ensemble? quel rapport? quelle relation? C'était un ecclésiastique, un docteur qui s'était fait un grand nom, une grande réputation par sa vertu, par sa capacité, par la multitude de ses écrits et de ses ouvrages; et moi, je suis un moine retiré dans un cloître. Nous marchions par des voies bien séparées, nous n'avions garde de nous rencontrer dans le même chemin ; quelle compétence pouvait-il y avoir entre nous?

« J'oublie , Monsieur, tous les sujets que j'aurais de me plaindre de vous, et de la dureté avec laquelle vous me traitez dans votre lettre; vous m'attaquez d'une manière si injurieuse, si vive, avant que de m'avoir demandé un mot d'éclaircissement, que, si vous y faites réflexion, il est impossible que vous ne vous aperceviez pas que vous êtes allé trop vite (1). »

Le Père Quesnel se tenait caché depuis quelque temps, et l'abbé de Rancé ignorait le lieu de sa retraite; il confia sa lettre à M. le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, avec prière de la lui faire parvenir. Ce curé, ami des Jansénistes, lui répondit qu'il l'avait reçue, lue et envoyée de suite au Père Quesnel ; mais qu'il avait peur qu'elle ne fit pas le bon effet qu'il en attendait (2). Cette lettre, datée du 22 janvier, fut suivie d'une autre le 26 du même mois, dans laquelle il lui disait : « Je ne traiterai plus avec vous, mon très cher Père , le chapitre de ces quatre lignes, qui font tant de bruit : je ne l'ai que trop fait; j'en parlai seulement hier à M. de Paris, qui a trouvé qu'elles étaient un peu déchirantes. »

En général, les Jansénistes, qui affectaient des principes si sévères en théorie, n'étaient pas très scrupuleux dans la pratique. Le Père Quesnel, voyant que la diatribe qu'il avait lancée dans le public était assez généralement désapprouvée, écrivit une lettre à l'abbé de Rancé, pour lui dire qu'il était complètement étranger à la pièce qu'on lui attribuait. Mais, tout en protestant de son innocence et de son profond respect, il blâmait sévèrement les réflexions sur la mort d'Arnauld , et demandait une rétractation dans les formes.

M.deTillemont fut chargé d'envoyer secrètement cette lettre à laTrappe: on répondit qu'on voulait bien croire le Père Quesnel sur sa parole , mais que, pour la rétractation , on était surpris qu'on la demandât encore, après

(1) Il y a une phrase finale qui pourrait bien avoir été ajoutée por les Jansénistes qui étaient en possession de cette lettre.

(2) Ces deux lettres se trouvent dans le vol. in-18 déjà cité (Nancy, Nicolaï, 1705), p. 127 et 130. — Le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas était toujours M. Marcel.

toutes les explications qui avaient été données, et qu'il ne fallait pas y compter. M. de ïïllemont transmit cette réponse au Père Quesnel. « Je ne sais comment, lui dit-il, j'ai presque oublié ce que j'avais le plus à cœur de vous mander, qui est que j'ai porté avec plaisir à un abbé célèbre le désaveu que vous faites d'une lettre qu'on vous attribuait, et que j'avais

bien vu, en la lisant, ne pouvoir être de vous L'abbé me marqua qu'il

recevait avec plaisir ce que vous en mandiez; mais qu'il s'était un peu blessé de ce que, dans votre véritable lettre, vous vouliez l'obliger à se rétracter (1). »

La réponse de l'abbé de Rancé au Père Quesnel fut bientôt connue de tous les Jansénistes de Paris; ils s'attendaient à tout autre chose : leur déception ne fît qu'accroître leurs murmures. M. Bourdelot mandait alors à l'abbé Nicaise : « M. Racine m'a dit, il y a huit jours, à Versailles, que l'abbé de la Trappe avait écrit une lettre au Père Quesnel , en réponse à la grande et véhémente qu'il en avait reçue; mais qu'il ne parlait pas comme on l'aurait désiré, et qu'on n'était pas content »

Que voulait-on? On demandait une satisfaction, c'est-à-dire une rétractation. « Il me semble, ajoutait M. Bourdelot, qu'il devrait faire la chose de bonne grâce, et je vous dirai, entre nous, que cette résistance lui fait du tort dans le monde. Ce sont des enfants qui crient, et qu'une personne raisonnable doit apaiser en leur accordant ce qu'ils demandent; mais s'il est vrai qu'ils aient raison dans ce qu'ils prétendent, il faut le leur accorder au plus tôt , et ne pas craindre qu'un léger désaveu ou correctif d'une expression qui a scandalisé quantité de fort honnêtes gens, puisse nuire à une réputation aussi bien établie que celle de cet illustre abbé : au contraire, c'est un moyen sûr de l'augmenter encore (2). »

Le bruit se répandit alors qu'Arnauld avait, en mourant, chargé son confesseur de faire savoir au public qu'il désavouait quelques versions de passages du Nouveau -Testament que V esprit de parti lui avait fait faire plutôt que la vérité (3). On allait jusqu'à assurer qu'il s'était repenti d'être entré dans toutes ces contestations passées, et particulièrement d'avoir écrit et soutenu ses opinions avec autant de vivacité et de chaleur qu'il avait fait (4). On eut soin de rapporter tous ces bruits à l'abbé de Rancé, pour l'amener à une rétractation ; mais ce fut en vain. Il fit bien ; car, plus tard , lorsque parut la fameuse pièce intitulée : Déclaration en forme de testament des véritables dispositions de mon âme, il fut évident que le célèbre docteur ne

(1) Lettre inédite dans le n° 2183 des Manuscrits de la Biblioth. de Troyes.

(2) Golleet. Nicaise, t. II, p. 79 et suiv.

(3) Même collection, t. II, lettre inédite du 22 décembre 1G94.

(4) Ibid.y t. V, lett. 91.

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