‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 272 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE VIII

s'était repenti de rien avant de mourir (1). Cependant l'abbé Nicaise, qui était comme le centre auquel arrivaient toutes les nouvelles , de part et d'autre, fut effrayé des proportions que prenait cette querelle. Il s'imagina qu'elle finirait bientôt, si le Père Quesnel consentait à faire un désaveu public de la fameuse lettre : parce qu'alors elle ne serait plus regardée comme l'œuvre d'un parti , mais bien de quelque misérable folliculaire, qu'il faudrait mépriser. Il lui écrivit donc dans ce sens, et il en reçut cette réponse :

« Je vous déclare positivement que cette lettre n'est pas de moi, que je n'y ai aucune part, que je n'en sais pas l'auteur. C'est très faussement et très injustement que des personnes mal informées s'obstinent à dire et à publier qu'elle est de ma façon; soit qu'ils veuillent m'obliger en m'en faisant honneur devant ceux qui l'approuvent, ou qu'ils aient dessein de me sacrifier à l'indignation de ceux qui la blâment. Je vous ai déjà fait cette déclaration , et je suis bien aise que vous m'ayez donné occasion de la renouveler (2). »

On prit soin de répandre cette lettre à Paris et dans la province; mais il y avait trop de preuves du contraire, pour qu'on crût le Père Quesnel sur sa parole dans cette circonstance. Il était tellement harcelé de toute part, qu'il pensa devoir lancer un nouveau désaveu dans le public ; au risque d'ajouter le mensonge au mensonge, il s'adressa, cette fois, à M. l'abbé Gerbais (3) : « Vous pourrez assurer, lui dit-il, que la lettre qu'on m'attribue n'est point du tout de moi. Si vous trouvez occasion d'en désabuser le Révérend Père Mabillon et tous ceux qui vous en parleront, vous me ferez un singulier plaisir, parce que je serais fâché qu'on me crût capable de faire courir des lettres et des écrits contre le Révérend Père abbé de la Trappe. J'ai toujours eu un profond respect pour sa personne et pour son

mérite Je regarde son œuvre comme une des plus grandes merveilles

de nos jours, et comme un chef-d'œuvre de la grâce! Il est vrai que je n'ai pu approuver les paroles de sa lettre, qui ont fait tant de bruit: je

(1) Nous avons retrouvé cette pièce manuscrite, Biblioth. Imp., OraL, n° 160.

(2) Gollect. Nicaise, t. V. — « Je m'étonne, ajoutait-il, de ce qu'on jette les yeux sur moi, pour me faire présent de cette lettre, puisqu'on lui donne deux caractères qui doivent faire juger à ceux qui me connaissent qu'elle n'est point de moi ; car on dit, d'une part, qu'elle est fort belle et très bien écrite : je me connais trop bien pour me flatter de pouvoir rien faire qui mérite cet éloge ; et de l'autre, on se plaint qu'où y a maltraité M. de Rancé, que je respecte comme un serviteur de Dieu. »

(3) Il y a de l'incertitude sur les dates de ces deux lettres. Elles sont manuscrites dans la Collection de l'abbé Nicaise, t. V, p. 158. Elles sont pareillement manuscrites dans les Nouvelles ecclésiastiques (année 1G94), Bibl. Imp., Orat., 1 16.-- Elles sont aussi imprimées dans le Recueil de plusieurs pièces concernant la vie et la t?iort de M. Arnauld (Liège, 1698, p. 92), livre très rare à la Biblioth. Imp.

me suis cru obligé de lui en dire ma pensée; mais je l'ai fait, en lui demandant instamment que la chose se passât entre lui et moi, et s'il n'avait pas donné lui-même lieu au bruit qui s'en est répandu, en faisant confidence à un curé de Paris de cette affaire, le monde ne s'en entretiendrait

pas aujourd'hui; j'en suis bien lâché, mais ce n'est pas ma faute

Cependant je ne veux point de l'honneur qu'on me fait, de me donner la lettre qui court; il y a de bonnes choses, si c'est celle que j'ai vue, et qui contient, avant la fin, un grand passage de saint Bernard, tiré de son Apologie à Guillaume, abbé de Saint-Thierry; mais il y a des faits faux et que je ne puis approuver. Voilà ma défense, et nulle autre ne me conviendrait. »

Après cette triple protestation, nous aurions été tenté de croire charitablement le Père Quesnel innocent, si nous n'avions eu entre les mains un petit volume' imprimé secrètement à cette époque par les soins de certaines gens qui connaissaient tous les secrets de la secte, et intitulé : Lettre du Père Quesnel à M. l'abbé de la Trappe , au sujet de la lettre que cet abbé a écrite à M. l'abbé Nicaise, sur la mort d'Arnauld, avec la harangue prononcée, le 9 octobre 1694, à Port-Roy al-des-Champs, en y apportant le cœur de M. Arnauld (1). Ceux qui recueillirent et publièrent la harangue, n'ignoraient certainement pas d'où venait la lettre, et nous pouvons les en croire , sans crainte de nous tromper.

Il est difficile, aujourd'hui, de nous faire une idée du retentissement qu'eut ce démêlé dans toute la France. Cette tempête , après avoir éclaté avec violence, s'éloigna peu à peu, toujours grondant, et ne disparut que très lentement de l'horizon. Quelles étaient les pensées de l'abbé de Rancé au milieu de cette tourmente? Les voici, telles qu'il les a exprimées dans ses lettres à ses amis : « Les bruits ne font qu'augmenter sur les quatre lignes que j'ai écrites. Il n'est pas concevable comme quoi les gens sont

échauffés Quoi qu'on puisse faire, on ne m'ôtera du cœur ni la charité

ni la paix. Dieu me fera la grâce de conserver Tune et l'autre, sans qu'elles

reçoivent ni affaiblissement ni atteinte » Après que le calme fut rétabli,

il disait : « Pour les choses qui ont été dites et écrites sur mon sujet , je ne sais si elles subsistent dans les gens du monde ; mais je puis vous assurer que si, malgré moi, il en reste quelque trace dans ma mémoire, le sentiment en est entièrement effacé de mon cœur. »

Voilà bien le vrai disciple du Christ, qui ne cesse d'aimer ses ennemis les plus acharnés, qui ne se venge comme lui qu'en pardonnant. Lors-

(1) A la Bibliothèque de Dijon, n° 1809.

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