LIVRE X, CHAPITRE VIII
qu'après la lutte, c'est-à-dire après les outrages les plus sanglants, il interroge son cœur, son cœur ne lui répond que deux mots : oubli et pardon.
Autrefois le pieux pèlerin, fatigué de la chaleur^et de la poussière d'une longue route, venait s'abriter et se reposer avec bonheur au tombeau de quelque saint, et là, sous le charme d'une douce prière, il oubliait ses sueurs et ses peines. Après les luttes violentes et orageuses dont nous venons d'être les tristes témoins, après un chemin pénible à travers un désert aride et brûlant, après le triste spectacle que nous ont donné les passions humaines, enflammées par l'esprit de parti et de mensonge, nous devons sentir le besoin de nous recueillir dans la solitude. Détournons-nous donc un instant; voici le tombeau d'un saint : entrons au cimetière de la Trappe, allons nous agenouiller et prier sur la terre fraîchement remuée de la fosse du comte de Santéna.
Ce zélé religieux , depuis sa profession , n'avait cessé de donner l'exemple de toutes les vertus monastiques ; mais Dieu, qui voulait le faire marcher à grands pas, et le porter, selon les paroles du Prophète, avec la légèreté des cerfs, à ce degré de vertu auquel il avait résolu de l'élever, lui ouvrit pour cela des voies extraordinaires. Il ressentit des douleurs très aiguës dans les deux jambes , où il avait été blessé autrefois sur les champs de bataille. On fut obligé d'y faire des incisions, très douloureuses, qu'il souffrit sans se plaindre. Mais ce ne fut pas tout : son corps, en peu de temps, parut couvert de tumeurs et d'ulcères purulents qui mirent sa vie en danger, et le forcèrent de se séparer de la communauté.
Cependant, comme son heure n'était pas arrivée, ses plaies se refermèrent, et cet homme qu'on avait cru mort, comme s'il eût été ressuscité, et qu'il fût sorti du tombeau, reparut à l'église et aux exercices réguliers. Il souffrait toujours, mais Dieu le rendait supérieur à ses douleurs.
Il vint un jour trouver le Père abbé, et, après lui avoir montré des cuillers de buis qu'il avait travaillées, il se jeta à ses pieds, lui disant qu'il avait une grâce à lui demander. Le Père abbé lui dit que, pourvu qu'elle fût raisonnable, il la lui accorderait. Il lui répondit qu'il voyait bien que ses maux étaient incurables, que de guérison il n'en fallait point espérer, qu'il le suppliait, au nom de Jésus-Christ, de lui permettre de garder jusqu'à la mort, pour les veilles, pour les couches dures, et même pour les jeûnes et pour la nourriture, toute l'austérité de la maison.
Le Père abbé fut surpris d'une si grande résolution ; il lui répartit qu'il ne pouvait consentir à ce qu'il désirait : que la Règle voulait qu'on donnât des soulagements aux infirmes, et qu'on eût égard à leur faiblesse et