II
à leur impuissance. Il lui répliqua que cette indulgence de la Règle pouvait convenir à des innocents, mais que pour lui, qui avait bu l'iniquité comme l'eau, il était juste qu'il ressentit en ce monde tout le poids de la colère de Dieu. Il ajouta ensuite, d'un ton effrayant, ces paroles de Job, qui firent trembler le Père abbé : « Que celui qui a commencé, achève; qu'il me frappe de toute l'étendue de son bras, quil me réduise en poussière, il ne m' arrivera jamais de lui résister, et f espérerai encore en lui alors qu'il me tuera : Etiamsi occident me, in ipso sperabo (1). »
Le Père abbé, profondément touché, crut qu'il ne pouvait, sans s'opposer à la volonté de Dieu, et sans combattre ses destinations éternelles, lui refuser ce qu'il lui demandait avec tant d'ardeur. Cependant ses maux augmentaient tous les jours, et si son âme reprenait de nouvelles forces, il n'en était pas de même de son corps qui s'affaiblissait visiblement, et menaçait de succomber au poids et à la continuation de ses souffrances; ce qui obligea le Père abbé de lui ordonner de relâcher quelque chose de son austérité accoutumée.
Cet ordre l'affligea; il ne laissa pas de s'y soumettre par obéissance. Cependant, quelques jours après, se sentant pressé par le mouvement de sa conscience, ou plutôt par une inspiration du Saint-Esprit, il écrivit un billet qu'il ferma , vint frapper à la porte du Père abbé, à qui il le remit sans mot dire et se retira. Voici ce qu'il contenait :
« Je prends la liberté de vous supplier de me continuer la permission que vous m'aviez accordée de me laisser vivre de la vie commune jusqu'à la mort. Voyant que mon existence se prolonge de quelques jours et que Dieu ne me délivre pas aussitôt que je le souhaiterais , et craignant la tendresse de votre cœur, je vous supplie , par les entrailles de Jésus-Christ,
d'oublier que j'ai un corps Ce 1er avril de l'an de Jésus-Christ 1694.
Frère Palémon , votre indigne disciple. »
Il n'a jamais été dit ni écrit rien de plus sublime : la sainte philosophie du Christianisme ne va pas plus haut; son but suprême est de nous apprendre, dès ici-bas, à vivre de la vie des anges, autant que possible. Voilà bien , dans le comte de Santéna, le parfait disciple de saint Bernard, qui disait aux postulants de laisser, en entrant , leur corps à la porte.
Dans les premiers jours de novembre, il approcha sensiblement des extrémités. Il voulut recevoir les sacrements des mourants. Après cette cérémonie, il n'eut plus, partout et en tout temps, qu'une seule parole dans son cœur et dans sa bouche : « Venez, Seigneur Jésus!... Veni, Domine Jesu ! »
(t) Job, c. xm, v. 18,