LIVRE X, CHAPITRE VIII
Le Père abbé, qui était malade à l'infirmerie, le vint trouver le matin du jour de sa mort, et lui demanda s'il ne persévérait pas dans les mêmes dispositions où il avait été depuis si longtemps ; il lui répondit : « Mon Père, le souvenir de mes péchés m'est toujours présent; mais la confiance que j'ai en Jésus-Christ est entière : j'espère de sa miséricorde, et je crois qu'il me rendra éternellement heureux. » Le Père abbé lui répondit : « Je vois bien, mon cher Frère, qu'il ne faut plus différer de vous donner la dernière consolation, et de vous mettre sur la cendre et sur la paille. » Il répliqua : « Je n'attends plus que cela, et je le souhaite de tout mon cœur. »
Aussitôt que la paille fut par terre, il se leva de suite, et , étant soutenu des deux infirmiers, il se mit dessus, comme sur un lit d'honneur, dans une* connaissance parfaite, et peu de moments après, toutes les prières étant achevées, il expira au milieu de ses Frères, entre les mains du Père abbé, sans qu'on s'aperçût du moment de son passage, quoique plusieurs religieux eussent les yeux attachés sur son visage; et ce qui est fort extraordinaire, il n'y parut ni agitation, ni mouvement, ni ride, ni changement de couleur; et on peut assurer qu'il n'y eut jamais de mort ni plus douce ni plus tranquille.
La Thébaïde, le premier Citeaux, les siècles de ferveur monastique n'ont rien de plus grand et de plus touchant à nous offrir. Quelle foi! quel courage! quelle patience admirable!... Voilà bien le soldat chrétien, le soldat trappiste , qui souffre et meurt sur la paille, au bivouac ou à l'infirmerie, sans se plaindre, sans dire mot, avec sa croix et son épée entrecroisées sur sa poitrine !
L'abbé de Rancé ne crut pas devoir tenir caché et enseveli pour jamais un si magnifique exemple : il voulut révéler les merveilles de la grâce dans un pécheur converti; il en écrivit une relation détaillée, qu'il publia quelques mois après, et que M. Gerbais approuva d'une manière assez élogieuse, après en avoir adouci ou supprimé quelques passages (1). Elle ne fut pas accueillie favorablement par ses ennemis. « J'oubliais, écrivait alors M. Bourdelot à l'abbé Nicaise, de vous mander que l'abbé de Rancé vient encore de faire imprimer la vie du comte de Santéna , à l'instar de
celle de Dom Muce; bien des gens ne l'approuvent pas Vous voyez
combien il est difficile de contenter tout le monde (2). »
(1) Relat. de la vie et de la mort de Fr. Palémon, relig. de ta Trappe, nommé dans le monde le comte de Santéna, Paris. Josse, 1695. — Il y en eut plusieurs éditions. (Voir Correspond. înéd. de l'abbé de Rancé avec M. Gerbais, Arsenal, 375.)
(2) Gollect. Nicaise, t. II, p. 79.
Or, ce monde, qu'il était si difficile de contenter, se composait de Jansénistes, qui ne pouvaient pardonner à l'abbé de Rancé de ne pas penser et agir comme eux; ensuite, de moines dégénérés qui ne voyaient qu'avec peine les merveilles d'une vie qui était la condamnation de la leur. Mais ce monde est tombé, il a disparu dans les orages des révolutions; tandis que cette relation sera un monument, qui subsistera jusqu'à la fin des siècles, pour l'instruction et la consolation des pécheurs, l'édification des vrais fidèles, la gloire de l'état monastique et de l'Eglise.