‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 277 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE IX

par une effroyable nécessité, c'est qu'en frappant et en condamnant de la sorte, à la face des peuples, celui qu'elle aimait comme ses propres entrailles, elle semble, du même coup, se frapper et se condamner ellemême.

Le voilà donc ce malheureux prêtre, arraché des fonts baptismaux, arraché du tribunal de la pénitence, arraché de la chaire sacrée, arraché du sanctuaire, arraché de l'autel, arraché de l'église où il présidait dans l'assemblée des fidèles sur un siège d'honneur et revêtu d'une étole de gloire. Il n'a plus sur son front ni le rayon de la vertu, ni le rayon de l'autorité : que lui reste-t-il ? qu'est-il ? C'est un je ne sais quoi, indéfinissable, errant sans boussole et sans but sur les derniers confins du monde et de l'Église : du monde qui ne veut pas le reconnaître pour un des siens, de l'Église qui le repousse et à laquelle il n'appartient plus que par son nom.

Cette miséricorde qu'il a tant de fois sollicitée pour les autres lui serat-elle refusée? Ce pardon qu'il a imploré pour les coupables, ne Tobtiendrat-il pas pour lui-même ? Ce Sauveur qui a les bras étendus pour embrasser et presser sur son sein tous les hommes, repoussera-t-il loin de lui son prêtre seul, lui refusera-t-il à lui seul le baiser de paix et de réconciliation ? De tout ce sang versé sur le Calvaire, n'en restera-t-il pas une seule goutte pour lui ? Ce Ciel qu'il a ouvert tant de fois sur la tête des pécheurs, serat-il à jamais fermé sur la sienne, et n'a-t-il plus qu'à se voiler les yeux et à attendre l'enfer pour s'y jeter dans le désespoir ? Non, non, il ne peut en être ainsi ; nul ne périt, dans la divine religion de l'amour et du pardon, que celui qui veut périr.

Le prêtre tombé se relèvera, s'il le veut, le prêtre qui était mort revivra. Les pécheurs ordinaires peuvent apaiser partout la colère, fléchir la justice céleste; mais le prêtre coupable, c'est à la Trappe qu'il doit aller chercher la grande miséricorde. Il lui faut une solitude plus profonde, un désert plus silencieux et plus sombre pour interroger les abîmes de son cœur et en écouter les réponses. Il lui faut pour être renversé, terrassé, la plus puissante et la plus foudroyante des éloquences qui soient au monde, celle des grands et sublimes exemples. Il ne lui faut pas moins que le souffle de cet esprit fort et véhément qui ébranla le cénacle, passa sur le front des apôtres et en fit des hommes nouveaux. Il a besoin d'une de ces grâces à part, de ces grâces extraordinaires que Dieu tient en réserve et qu'il n'accorde qu'aux prières des saints ; or, où sont les saints ici-bas, s'ils ne sont pas à la Trappe ? Là il comprendra combien toute la pénitence qu'il peut faire, est insuffisante ; mais ce qui l'empêchera de tomber dans le désespoir, c'est qu'il saura qu'en s'unissant aux Trap-

pistes, par le principe de la charité et de la solidarité, il lui sera donné de participer à leur expiation, la plus dure, la plus rigoureuse de la terre. Une passion d'ignominie a traversé son cœur, Ta flétri ; lui le fils et l'oint du Christ, il a été peut-être l'esclave du sens le plus vil et le plus abject de l'humanité. C'est à la Trappe qu'il apprendra à haïr la chair, à lui faire la guerre, à la battre rudement et à la vaincre. C'est à la Trappe qu'il cessera de désespérer de Dieu et de lui-même, lorsqu'il saura qu'il y a eu, sous le froc blanc de saint Bernard, des prêtres tombés comme lui, qui, après s'être relevés et régénérés, sont devenus semblables à des anges du ciel sur la terre. C'est à la Trappe qu'il trouvera le médecin spirituel qui sondera les plaies de son âme, et y portera au besoin, avec une miséricordieuse cruauté, le fer et le feu pour en ôter la mort et y mettre la vie. On lui imposera une sévère pénitence, mais pour la lui faire accepter et accomplir de bon cœur, on lui montrera celle des moines en lui disant : « Voyez et comparez, et puis, plaignez-vous, si vous l'osez ! »

La maxime de l'abbé de Rancé était « que rien ne convient davantage à Dieu que d'exercer ses bontés sur les grands pécheurs, et que ce n'est pas une des moindres raisons que l'on ait pour exciter sa compassion, que de l'avoir beaucoup offensé. » Il accueillait avec beaucoup de douceur et de bienveillance les prêtres et les religieux qui avaient eu le malheur de s'égarer. Il ne leur demandait pas quelle était la durée et le nombre de leurs fautes ; mais s'ils voulaient s'humilier, pleurer, crier miséricorde, se repentir et se convertir. On lui reprochait quelquefois la facilité avec laquelle il les admettait pour toujours, ou seulement pour quelque temps ; et il se contentait de répondre : « Et moi, qu'étais-je avant ma conversion ? Que serais-je devenu si Dieu et de saints pasteurs n'avaient eu pitié de moi ? »

Un jour, un de ses amis lui écrivit pour savoir s'il pourrait recevoir un prêtre noté d'infamie publique, il lui répondit : « Si ce prêtre scandaleux est touché de Dieu et s'il est dans une volonté sincère de faire pénitence, non seulement il n'est point honteux de le recevoir, mais c'est un honneur et une gloire devant les hommes, et encore plus devant Dieu, de contribuer à l'accomplissement de ses desseins, en procurant à cette âme les moyens de travailler à son salut et de satisfaire à la justice divine (1). »

Combien de ces prêtres, après avoir séjourné à la Trappe quelques mois ou quelques semaines, sont rentrés dans le monde, ont édifié les peuples et rendu encore des services à l'Église ! Combien aussi y ont pris l'habit mo-

(1) Le Nain, t. II, p. 565.

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