‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 278 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE IX

nastique, y ont vécu et y sont morts en prédestinés ! En voici un exemple.

L'abbé Nicolas Beugnier, né dans la ville d'Arras, vers l'an 4640, s'était appliqué à l'étude dès sa jeunesse. Comme il avait beaucoup de facilité, il fit de rapides progrès dans les lettres et se livra avec le même succès à l'étude de la théologie. Il n'avait que vingt-deux ans, lorsqu'il prit tous ses grades dans l'université de Douai. Il fut ordonné prêtre peu de mois après, par dispense du Pape. Son évêque lui confia d'abord une paroisse du Boulonnais, et enfin la cure de Saint-Paul-en-Artois, dans la ville de ce nom. Il vaqua d'abord avec zèle aux fonctions de son ministère, et il s'acquit beaucoup de réputation comme prédicateur ; ce fut là son malheur. Il n'était pas assez solidement humble pour recevoir impunément tant de louanges : il but la mort à la coupe empoisonnée de la vaine gloire. Il était applaudi, fêté partout; on le croyait toujours un prêtre régulier; mais, dans la vérité, il ne Tétait plus.

Ses dérèglements devinrent publics : son évêque qui en fut informé, le conjura plusieurs fois de rentrer en lui-même et de changer de conduite. Au lieu d'avouer humblement ses torts et ses fautes, il prétendit qu'il était indignement calomnié, et entreprit de se justifier avec beaucoup de bruit et de hauteur. L'évêque qui avait entre les mains des pièces péremptoires, insista pour qu'il fit quelque part une retraite, afin de mettre ordre à sa conscience, lui promettant de lui rendre ses bonnes grâces et de lui conserver sa paroisse. L'abbé Beugnier ne répondit à ces conseils charitables, à cette bonté paternelle quepardes murmures, des plaintes et des menaces. L'évêque fut forcé de l'interdire, c'est-à-dire de lui enjoindre de quitter sa cure et le diocèse.

Que va devenir ce malheureux prêtre, frappé des foudres de l'Église? De quel côté va-t-il jeter ses regards et tourner ses pas ? Hélas ! les immondices vont aux égouts : le voilà décidé à partir pour Paris, non pour ce Paris religieux où la piété et la vertu ont toujours été en honneur, et où les pécheurs trouvent tant d'éléments pour revenir au bien, mais pour ce Paris corrompu, dépravé, abject, où le vice se vautre à son aise dans la fange, et où l'on fait, sans honte et sans gêne, tout ce que l'on veut de son corps et de son âme. Mais cette espèce de Paris a bientôt dévoré ses victimes. Après quelques mois, M. Beugnier fut au bout de ses ressources, et là-haut, dans la géhenne de la mansarde, il sentit l'affreuse main de fer de la misère qui s'appesantissait sur lui et l'étreignait à la gorge. Ses habits s'en allaient en lambeaux, il commença à avoir faim, cœpit cyere.

Que faire? Il fallait ou qu'il en finît avec la vie, ou que pour avoir du pain, il se résignât à se perdre, à s'enfouir dans la bassesse et l'ignominie d'une profession si misérable, qu'on ne pût jamais soupçonner le rang d'où

il était tombé et la profondeur de sa chute; mais il avait plus de cinquante ans, le travail et la peine lui faisaient peur. Il ne lui restait plus qu'à choisir entre le vol et la mendicité. On pense bien qu'il préféra ce dernier parti quelque poignant qu'il fût, et il s'en alla tendre la main aux détours des rues, dans les plus sombres issues des promenades publiques.

Dieu l'ayant assez humilié, il eut enfin pitié de lui, et envoya un ange pour lui montrer la voie qu'il devait suivre. Ayant un jour rencontré une dame qui lui parut très bonne et très compatissante, il l'aborda en pleurant et lui exposa son affreux sort. Elle en fut très touchée et lui représenta qu'il ne lui restait plus que la pénitence pour sortir de cet abîme du vice et de la misère où il s'était précipité. Il répondit qu'il en était persuadé, mais qu'il ne voyait point de quelle manière il pouvait s'y prendre. Elle lui répliqua qu'il y avait un monastère nommé la Trappe, où l'on recevait indifféremment tous ceux qui voulaient expier leurs péchés en ce monde ; qu'elle en connaissait l'abbé depuis longtemps, et qu'elle pourrait lui écrire en sa faveur. Il accepta cette offre avec beaucoup de reconnaissance. Le lendemain il se présenta chez elle, lui déclarant'qu'il était disposé à partir. Elle lui remit les lettres qu'elle lui avait promises et de l'argent pour faire son voyage.

Quelle était cette dame ? Probablement une pécheresse qui avait trouvé, comme tant d'autres, la miséricorde là-bas, dans le désert, et qui, par reconnaissance, en enseignait le chemin aux autres.

L'abbé Beugnier étant arrivé au monastère, le Frère qui lui ouvrit la porte, fut surpris et effrayé en voyant son air, sa contenance, sa pauvreté, ses habits sales et déchirés, ses dures privations qui étaient empreintes sur sa figure. Il ne laissa pas cependant de le recevoir et d'avertir le Père abbé, qui l'ayant entendu, vit aussitôt combien il avait besoin de pénitence, et ordonna, qu'après l'avoir laissé se reposer quelques jours, on l'admît aux exercices de là maison.

Son état, au début, ne fut que langueur et sécheresse. Il suivait à la vérité les autres, mais c'était sans goût, sans douceur et sans consolation.

Comme c'est la coutume du monastère, que les novices commencent leurs épreuves par une confession générale, on lui dit de préparer la sienne; mais il s'en défendait toujours, alléguant qu'il en avait faite une à Saint-Lazare. On lui donna cependant l'habit, ce qui sembla améliorer ses dispositions ; mais il lui fallait un dernier coup de la grâce pour le transformer entièrement.

Une nuit il priait à l'église à côté d'un religieux mort, qui, après trois mois d'une patience de martyr dans la plus cruelle maladie qu'on ait vue à la Trappe, avait enfin fini sa carrière dans une joie et une tranquil-

Page 1