‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 279 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE IX

lité parfaite. L'abbé Beugnier en avait été témoin, lorsqu'il était venu avec toute la communauté à l'infirmerie réciter près de lui les prières des agonisants. Il se rappela cette scène émouvante, dans ce sanctuaire, au milieu de ces ténèbres qu'éclairait un cierge funèbre, près de ce cadavre étendu devant Dieu, avec un silence effrayant comme la mort, et il se sentit tout à coup pressé, abattu, sans force, comme un homme que l'on terrasse, à qui l'on fait violence, et qui cède enfin dans l'impuissance où il est de se défendre. II ne put que répéter les paroles de saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? et, dans le même moment, une voix intérieure lui répondit : // est dur de regimber contre l 'aiguillon. « Si cela est ainsi, Seigneur, s'écria-t-il, accordez-moi, par les mérites de ce saint religieux dont le corps est ici présent, une conversion profonde, et le don des larmes si nécessaire à un pécheur, à qui vous préparez tant de souffrances. Lavez dans ce bain si salutaire toutes les taches de mon cœur. »

Aussitôt qu'il eut achevé sa prière, il alla prendre quelque repos; mais à peine était-il endormi que le mort lui apparut en songe, l'embrassa et lui fil entendre distinctement ces paroles : « Prenez courage, mon Frère, Dieu a exaucé vos prières, et vous ne cesserez le reste de votre vie de pleurer vos péchés. »

Cette vision fit sur lui des impressions profondes ; il se mit à marcher dans la voie de la pénitence avec tant d'ardeur et de rapidité qu'il fut impossible de l'arrêter. Il devint l'exemple et l'édification de ses Frères qui ne pouvaient assez admirer un changement si prompt, si parfait dans un homme de son âge. Il passait les hivers qui sont si durs et si longs à la Trappe, sans s'approcher du feu. La faim, la soif, le chaud, le froid, les insomnies, les travaux les plus pénibles et les plus humiliants faisaient ses délices. Il s'exposait avec joie à toutes les injures du temps, comme s'il y eût été insensible ; et c'est ainsi qu'il éleva en lui l'édifice de la perfection sur les ruines du vieil homme.

Quoique ses mains qu'il arrosait nuit et jour de ses larmes fussent redevenues assez pures pour mériter de toucher la victime sainte, il se tenait éloigné des autels, afin de se punir, par cet éloignement même, de les avoir profanés.

Cependant la fin de ses épreuves et de son noviciat approchait : quoique le Père abbé n'eût plus aucun doute sur la sincérité de sa conversion, il ne laissa pas de s'en assurer davantage, et il le fit venir dans sa chambre quelques jours auparavant, pour savoir de lui-même dans quelles dispositions il se trouvait.

Il témoigna qu'il se croyait indigne de la grâce qu'on lui voulait faire de

le recevoir dans cette communauté, et qu'il suppliait que ce ne fût qu'aux conditions suivantes : 1° qu'il serait toute sa vie comme un simple clerc; 2° qu'il ne dirait jamais la messe ; 3° qu'il ne ferait jamais aucune fonction des ordres sacrés ; 4° qu'il serait réduit jusqu'à sa mort à la communion laïque.

Lorsque le jour qu'il avait tant désiré fut arrivé, il vint se prosterner aux pieds du Père abbé, selon la coutume, pour lui demander la miséricorde de Dieu. Le Père abbé lui répondit par une exhortation qui le pénétra si vivement qu'il ne cessa point de pleurer. Tous les religieux présents ne pouvaient pareillement retenir leurs larmes, en voyant ce pauvre prêtre qui avait été curé d'une ville, doyen d'un grand canton, prédicateur distingué, recherché et applaudi des gens du monde, mais qui à cette heure n'était plus rien qu'une pauvre victime dévouée à la pénitence, et qui allait s'immoler en détail devant la justice terrible du Dieu qu'il avait offensé.

Aussitôt qu'il eut prononcé ses vœux, il pensa à se réconcilier avec son évêque, et demanda permission de lui écrire. Rien n'était plus digne, plus touchant, plus beau que cette lettre. Il lui faisait humblement l'aveu de ses fautes, et le remerciait des saintes rigueurs dont il avait usé à son égard. Il lui demandait mille fois pardon de la peine qu'il lui avait faite et des scandales qu'il avait donnés à son diocèse ; enfin il protestait qu'il ne perdrait jamais le souvenir de ses bontés et ne cesserait de prier notre Seigneur Jésus-Christ pour lui tous les jours de sa vie.

Ce prélat reçut cette lettre avec beaucoup de joie ; il lui répondit de la manière du monde la plus obligeante, l'exhortant à continuer et à achever sa pénitence. Il finissait par le conjurer de ne pas l'oublier dans ses prières, selon la promesse qu'il lui en avait faite, car il y attachait un grand prix.

Arrêtons-nous un instant, mesurons l'espace que l'abbé Beugnier a parcouru dans deux ans. Frappé par son évêque, il s'en va tomber à Paris dans l'opprobre; il se relève à la Trappe par son repentir, et son évêque tombe à son tour à ses pieds et le conjure de lui accorder le secours de ses prières.

Peu de temps après sa profession , le Père abbé s'aperçut qu'il marchait avec peine; il lui demanda ce qu'il pouvait avoir. « Ce n'est rien, Mon Révérend Père , répondit-il, cet édifice de boue et de terre va manquer par les fondements ; mais qu'importe par où il manque, puisqu'il faut qu'il soit détruit ? »

Cette infirmité eût rendu tout autre moins prompt et moins actif, mais sa ferveur l'emporta sur sa faiblesse. Il était toujours le premier à Matines, quoique sa cellule fût une des plus éloignées de l'église. Au sortir

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