II
450 HISTOIRE DE l'ABRÉ DE RANCÉ.
il suppliait purement et simplement Sa Majesté de lui nommer un successeur. Elle était ainsi conçue :
« Sire ,
« Comme je me sens pressé d'exécuter le dessein que Dieu m'inspire depuis longtemps de passer ma vie dans une retraite entière, et de me préparer à la mort par une séparation plus grande que celle où j'ai été jusqu'ici, et que ma santé qui diminue tous les jours me mettant dans l'impuissance de donner toute l'application que je dois à la conduite de mes Frères, m'avertit que mes derniers moments ne peuvent être très éloignés, j'ai cru, Sire, que le premier pas que je devais faire était de quitter la charge de cette abbaye que je tiens de votre main et de votre bonté royale , en vous en envoyant, comme je fais, la démission pure et simple, et suppliant Votre Majesté qu'elle en dispose dès à présent, comme si elle était vacante.
« Cependant, Sire, je ne ferais pas tout ce que Dieu demande de moi, si je manquais d'exposer à Votre Majesté qu'encore que je ne me sois acquitté comme je le devais de cet emploi, Dieu n'a pas laissé d'assembler dans cette maison un nombre considérable de religieux qui , vivant dans un oubli sincère de toutes les choses présentes et dans l'attente comme dans la foi de celles qui sont à venir, servent Dieu dans le silence, et dont l'occupation principale est d'élever jour et nuit leurs voix et leurs cœurs au Ciel pour la conservation et la sanctification de votre personne sacrée, le progrès de vos armes et le bonheur de l'Etat...
« J'espère de cette bonté et de cette religion, desquelles Votre Majesté donne en toutes occasions des marques si éclatantes, qu'elle approuvera la résolution que j'ai prise, et qu'elle ne détournera pas ses yeux d'une œuvré qu'elle a regardée jusqu'ici d'une manière si favorable, et qui, sans doute, tiendra sa place entre un grand nombre d'actions qu'elle aura faites pour l'affermissement du royaume de Jésus-Christ et l'édification de son Église.
« J'ose même assurer Votre Majesté, que dans ce jour où cette puissance si redoutable qui a porté ses armes et la gloire de son nom jusqu'aux extrémités de la terre, lui sera enlevée, ce ne lui sera pas une petite consolation d'être soutenue auprès de Dieu par les prières ardentes de ceux qui auront mérité d'être écoutés par la sainteté de leur vie.
« Nous prierons Dieu, Sire, jusqu'au dernier soupir de la nôtre, qu'il comble Votre Majesté de toute sorte de grâces et de bénédictions, et que lorsqu'après une longue suite d'années et de prospérités, il voudra qu'elle cesse de commander aux hommes sur la terre, il la fasse régner éternellement dans le Ciel avec les anges.
« Votre Majesté me permettra de lui dire que ce me serait une consola-