LIVRE X, CHAPITRE X
tion bien sensible de voir avant ma mort celui auquel elle remettra l'abbaye (1). »
Cette lettre est simple, humble, respectueuse et très adroite ; l'abbé de Rancé avait toujours su trouver le chemin du cœur de Louis XIV. Il faut avouer qu'il y a dans la voix de ce pauvre cénobite transportant d'avance un puissant monarque devant le tribunal de Dieu, et lui promettant alors le secours des prières des saints de la Trappe, il y a, dis-je, une grande éloquence qui devait aller à l'âme du grand roi.
L'abbé de Rancé chargea un de ses convers, le Frère Chanvier, de porter ces pièces à Msr l'archevêque de Paris. Après avoir exposé au prélat que les infirmités considérables qui avaient ruiné sa santé depuis plus d'un an, le mettaient dans une entière impuissance d'agir et de s'acquitter davantage des devoirs de sa charge d'abbé, il lui déclarait qu'il était décidé à y renoncer pour se préparer à la mort dans une complète séparation des hommes, du monde et de tout ce qui serait capable de le retirer de Dieu et de le lui cacher même pour un moment.. .
« Comme j'ai toujours eu pour votre personne, ajoutait-il, une confiance et une considération toute particulière, j'ai cru que vous ne seriez point fâché que je vous en donnasse des marques dans l'occasion présente, et que je vous conjurasse de remettre entre les mains du roi ma lettre et ma démission. Je ne vous dis point quelle est ma reconnaissance pour toutes les obligations que je vous ai; je m'assure que vous me rendez bien en cela toute la justice qui m'est due, et que vous êtes parfaitement persuadé de cette fidélité si inviolable et de ce respect si profond avec lequel j'ai toujours été et serai à vous jusqu'à mon dernier soupir (2). »
Il était sûr d'avance de l'appui de Monseigneur de Paris, et à la rigueur il aurait pu se passer de tout autre, mais comme il tenait beaucoup à ce que son projet réussit et assez promptement, il crut devoir s'adresser en même temps à M. de Pontchartrain, ministre, secrétaire d'État, contrôleur général des finances, et qui était alors en France la plus haute personnification de la piété et de la justice (3). Il lui disait qu'après avoir reçu de lui tant de témoignages de sa bonté pour la maison de la Trappe, il venait lui demander comme une dernière grâce, sa protection, dans le temps du monde où elle lui était le plus nécessaire. Il lui racontait ensuite qu'il venait d'adresser au roi sa démission par l'intermédiaire de
(1) Cette supplique est rapportée telle que nous la citons par tous les historiens de l'abbé de Rancé.
(2) Nous avons entre les mains cette lettre entière.
(3) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. I, p. 527.
452 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
l'archevêque de Paris, auquel il avait toujours eu recours dans ses affaires les plus importantes. « Ce que j'ai précisément à désirer de vous dans cette occasion, ajoutait-il, c'est que vous appuyiez l'accélération delà chose, afin qu'elle soit accordée, si cela se peut, avant que le monde le sache; et que vous disiez au roi ce que vous jugerez à propos sur l'utilité qu'il y a de soutenir un bien qui jusqu'ici a donné de l'édification au public; je puis parler ainsi, car, c'est l'œuvre de Dieu et non pas le mien. Je vous aurai, Monsieur, une obligation infinie des moindres choses que votre piété et vos lumières vous suggéreront de faire ou de dire en cette circonstance. J'en porterai le ressentiment devant notre Seigneur Jésus- Christ, et je ne cesserai point de lui recommander jusqu'au dernier soupir de ma vie tout ce qui vous regarde pour ce monde et pour l'autre. »
La cour était alors à Saint-Germain-en-Laye : l'archevêque s'y rendit aussitôt et remit entre les mains du roi la lettre avec la démission. Sa Majesté l'ayant lue, demanda qui l'avait apportée ; l'archevêque répondit que c'était un Frère de la Trappe. Le roi dit: « Renvoyez-le aussitôt; que M. l'abbé examine la chose devant Dieu et qu'il me dise sincèrement ce qu'il croit être le mieux, pour la plus grande gloire de Dieu, pour mon salut et pour le bien de l'État, et qu'il me mande ce qu'il souhaite (4). »
L'archevêque écrivit sur l'heure ce billet à l'abbé de Rancé. « J'ai un déplaisir sensible de vos infirmités, Monsieur mon très cher ami ; le porteur de ce billet vous dira ce que j'ai fait, et ce que vous avez à faire ; envoyez-le moi en diligence ; et croyez tout à vous plus que jamais, l'archevêque de Paris, le 12 juin, à Saint-Germain-en-Laye (2). L'abbé de Rancé n'eut pas plutôt appris la manière si chrétienne, si gracieuse et si obligeante dont le roi avait accueilli sa demande, qu'il se hâta de lui écrire cette seconde lettre :
« Sire,
« Je n'ai point de termes pour exprimer à Votre Majesté, combien je suis pénétré de ses bontés, et les grâces dont elle me comble vont jusqu'à l'excès. Il semble que Dieu veuille récompenser dès ce monde cet attachement si inviolable que j'ai toujours eu pour votre personne sacrée; et je puis dire, qu'après Jésus-Christ et son Église sainte, rien n'a été plus avant dans mon cœur, et qu'il n'y a rien à quoi je me sois plus appliqué qu'à inspirer la même disposition à ceux qui m'ont écouté, et dont la di-
(1) Le roi ne dit que ces mots; tout ce que Maupeou ajoute (t. II, p. 200) est inventé. — Voir le témoignage de M. du Charmel (Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 10).
(2) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 353.