LIVRE X, CHAPITRE X
vine Providence m'a confié la charge et la conduite. La vérité est, Sire, que le sujet de notre application principale a été de recommander sans cesse à Dieu tout ce qui regarde Votre Majesté pour l'éternité comme pour le temps ; nous continuerons de le faire jusqu'au dernier moment de notre vie, et de lui demander qu'il abatte sous ses pieds ceux qui ont eu la témérité de s'élever contre elle et de s'opposer à ses desseins, que l'on peut dire être d'une sagesse et d'une patience infinie. Enfin, qu'il prolonge ses jours, qu'il les rende heureux non seulement pour son propre avantage, mais encore pour la gloire de l'Église et le bonheur de l'Europe.
« J'ai envoyé, Sire, à Mgr l'archevêque, un mémoire comme vous me l'avez ordonné ; j'espère que Votre Majesté n'y trouvera rien à quoi elle ne donne son agrément et qui ne soit selon ses intentions, l'ayant examiné devant Dieu avec tout le désintéressement et toute l'application qui m'a été possible. »
L'abbé de Rancé était heureusement arrivé à son but ; sa cause était gagnée, il n'avait plus qu'à exprimer ses désirs. « Il disait dans son mémoire que la nomination d'un abbé régulier était un des principaux moyens pour conserver la discipline dans l'abbaye de la Trappe, parce qu'ayant plus d'autorité qu'un prieur, sa conduite serait beaucoup plus considérée ; les inférieurs y auraient plus de confiance, sa parole et son exemple feraient plus d'impression sur eux, et il les contiendrait mieux dans l'obéissance. Ensuite, ceux qui pourraient être tentés par un esprit d'envie de traverser un bien qu'ils n'approuveraient pas, seraient moins en état de le faire, et même de l'entreprendre, un abbé étant inamovible. Enfin, la paix s'y conserverait avec beaucoup plus de facilité : rien n'étant plus ordinaire que de voir les hommes divisés dans les changements, ou par inclination ou par intérêt (I). »
Il fallait désigner et présenter à l'agrément du roi ce futur abbé. La peine était de choisir. Dans les maisons aussi austères et aussi régulières, l'égalité des pratiques semble entraîner extérieurement l'égalité du mérite ; l'uniformité des actions rend, pour ainsi dire, les personnes uniformes. L'abbé de Rancé, après avoir consulté Dieu et sa conscience, fixa son choix sur Dom Zozime, nommé dans le monde Pierre Foisil, fils de Jacques Foisil, mercier au faubourg de Bellesme. Il avait étudié à Alençon, et reçu les saints ordres à Séez. On l'envoya dans son pays natal, où il exerça pendant plusieurs années le ministère pastoral avec fruit et bénédiction (2). Mais plus il pensait sérieusement à la sainteté éminente que
I Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 355. (2) Portef. du R. P. Léonard de Sainte-Catherine de Sienne, p. 11 (Biblioth. Imp.).
Dieu demande d'un prêtre et aux dangers qu'il rencontre dans le commerce du monde, plus il désirait vivement se retirer dans quelque solitude. Comme Bellesme est peu éloigné de la Trappe, il avait souvent entendu parler delà vie austère qu'on y menait ; il crut qu'il devait s'y retirer pour y passer le reste de ses jours dans les exercices laborieux de la pénitence.
Il étudia et vit de près l'état, l'ordre de la maison, la conduite des religieux, soit au travail, soit dans l'église et aux autres exercices. Ce spectacle le frappa, et après avoir pesé toutes choses devant Dieu, au poids du sanctuaire, avoir mis le cours de cette vie mortelle auprès de l'éternité qui la suit, il crut qu'il n'y avait plus à balancer.
Comme il avait quelques affaires à régler, il retourna chez lui pour y donner ordre et revint peu de jours après, vers la mi-juillet 1680, dans une résolution ferme de se consacrer entièrement à Dieu. Le Père abbé remarqua en lui une piété si solide qu'il ne différa pas de lui donner l'habit, et un an après, le 19 août 1681, il l'admit à la profession (1). Ensuite, le voyant dans toutes les régularités aussi exact, aussi fidèle que s'il eûtpassé une longue suite d'années dans le cloître, il crut devoir lui donner quelque emploi dans le monastère, et il lui confia le soin de la sacristie. La manière dont il s'acquitta de ces modestes fonctions, fit qu'on lui en imposa d'autres plus importantes, celles de cellérier en 1687, et de prieur en 1693 (2).
« C'est, disait l'abbé de Rancé au roi, un homme droit, simple qui aime et qui estime son état ; il en parle bien, il est exact ; on le voit le premier dans toutes les régularités, et on peut dire qu'il édifie par l'instruction et par l'action tout ensemble. Ce serait lui que je nommerais à Sa Majesté comme espérant beaucoup de sa piété et de sa sagesse. Il n'est pas d'une grande érudition, quoiqu'il sache et ne soit pas ignorant. Il est d'une constitution robuste et dans la force de l'âge. De penser à un religieux étranger, je n'y vois pas d'espérance, parce qu'ayant son esprit particulier, il ne quitterait pas ses principes, ses sentiments et ses maximes pour en prendre de nouvelles; ainsi, il serait plusf capable de détruire le bien que de l'avancer (3). »
Le roi ayant lu avec attention la lettre et le mémoire que l'abbé de
(1) Liste des religieux qui ont fait profession et qui sont morts à la Trappe, par le chevalier d'Espoy.
(2) Relation de la vie et de la mort du R. P. Zozhne, p. 171 des Relations in-12, Michalet, 1712.
(3) La plupart de ces pièces sont manuscrites, quelques-unes imprimées. Ce n'est qu'après bien des recherches que nous les avons retrouvées toutes et que nous les reproduisons sans lacune.