LOUIS
(1) Il parait que le roi et la reine d'Angleterre avaient aussi recommandé à Louis XIV la requête de l'abbé de Rancé. (Voir Portef. du R. P. Léon de Sainte-Cath., p. 10.)
M. de Barbesieux expédia aussitôt cette pièce à l'abbé de Rancé, l'avertissant d'envoyer immédiatement en cour de Rome pour obtenir les bulles de son successeur. Le pieux réformateur de la Trappe fut alors au comble de ses vœux et de sa joie, il n'ignorait pas tout ce qu'il devait à l'archevêque de Paris dans cette circonstance, il lui écrivit pour le remercier. Il exprimait dans la même lettre toute sa reconnaissance pour le roi : « Ses bontés, disait-il, sont infinies, je voudrais avoir cent cœurs, au lieu d'un, pour les ressentir (1). » L'archevêque répondit le 7 juillet :
« Je vous félicite de tout mon cœur, de tous les agréments qui ont accompagné la grâce que le roi vous a faite dans cette dernière rencontre. Je n'ai fait que présenter vos lettres, et j'ai été témoin des bontés extrêmes de Sa Majesté. J'y ai pris toute la part imaginable comme votre ancien ami, et comme le plus fidèle et le plus passionné de vos serviteurs (2). »
Les saints dans le Christianisme ont toujours tremblé devant les dangers de la supériorité, ils n'ont jamais consenti à s'en charger que malgré eux, et aussitôt qu'ils l'ont pu, ils y ont renoncé avec bonheur. .L'abbé de Rancé était, depuis déjà bien longtemps, comme écrasé sous le poids de l'autorité et du gouvernement de son monastère, il entrevoyait avec plaisir le moment où il allait être débarrassé et affranchi du soin des autres pour être tout entier à Dieu et à lui-même. Si nous voulons avoir une idée de la joie de son âme, nous n'avons qu'à apprendre de sa propre bouche ce qu'il pensait de la supériorité. Un jour, à la conférence, un religieux s'avisa, par hasard, de parler de l'honneur et de la gloire d'être supérieur; il l'interrompit aussitôt : « Si je n'avais, dit-il, que quarante ans (il en avait alors soixante-six), j'aimerais mieux être condamné aux galères que d'être à la tête d'un monastère ; je m'estimerais plus heureux de recevoir tous les jours cinquante coups de nerf de bœuf du geôlier de la galère, que d'avoir à gouverner les affaires du dedans et du dehors de cette maison. J'envie la condition du Frère convers qui est à la cuisine; je fais plus de cas de son travail et de la noirceur de ses mains que de la dignité de supérieur; j'aimerais mieux être le marmiton que l'abbé de la Trappe (3). »
Cela est dur, âpre, cela est crû, mais cela est beau et grand ! C'est ainsi qu'ont parlé et surtout qu'ont agi les saints. Quelle leçon pour ceux qui n'ont d'autres titres pour arriver aux dignités ecclésiastiques que leur ambition et leur vanité !
(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 201. (Il y a erreur de date.)
(2) Nous reproduisons mot pour mot cette lettre dont nous avons l'original sous les yeux.
(3) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 202 et 203.