CHAPITRE XI
Le nouvel abbé de la Trappe reçoit ses bulles et est installé (1695).
La santé de l'abbé de Rancé était toujours dans le même état : son rhumatisme le tourmentait jour et nuit. Les incisions qu'on lui avait faites à la main n'étaient point encore refermées. « Vous jugez bien, écrit-il, quel peut être mon embarras et mes peines!.... Je n'ai aucun espoir de guérison, aux approches de l'hiver, dans une maison située au milieu des bois, environnée de neuf étangs, sous un ciel plein de brouillards dans
les plus beaux jours Il faut vouloir tout ce qui plaît à Dieu, trouver
sa propre consolation dans ses volontés, et dire comme Job : « Que celui qui a commencé, achève de m'écraser! Qui cœpit ipseme conterai (1)... » Je puis dire comme saint Paul, mais avec des dispositions bien différentes de celles de ce grand apôtre : « Tempus resolutionis meœ instat ( le temps de la dissolution de mon corps est proche) ; » priez pour moi, je vous en conjure, demandez non la prolongation de mes jours, mais la conversion de mon cœur : le temps ne m'est plus de rien, comme vous savez, et l'éternité me doit tenir lieu de tout. »
Il me semble voir ce saint vieillard rejeter d'avance son misérable corps, comme un vêtement usé et à moitié pourri, ne tenir déjà plus à la terre» et s'élancer de toutes les forces de son esprit et de son cœur vers l'éternelle patrie.
Ses amis disparaissaient assez rapidement, les uns après les autres, et les nouvelles qu'on lui en donnait étaient pour lui autant d'avertissements de la mort. M. l'abbé de La Chambre lui avait été enlevé, il y avait déjà quelque temps. Il était de l'Académie française, et curé de Saint-Barthélémy, de Paris. Il aimait beaucoup les belles-lettres et les beaux-arts, et était fort lié avec les plus grands génies de son siècle. Cependant, il écrivait peu : il se comparait à Socrate, l'accoucheur des esprits, qui ne produisait rien de lui-même, mais qui aidait aux autres à produire et à enfanter. Il avait une mémoire ingrate, lente à lui rendre ses mots quand il déclamait dans ses discours d'apparat; mais quand il s'abandonnait à
(1) Lettres de l'abbé de Rancé, Biblioth. Iinp., MS., no 1526. — Voir de la lettre 93* h la 105«, t. V, Collection Nicaise, et celles h M. Cerbais, Arsenal, n° 37:;.
son talent, qui était admirable pour le pathétique, son cœur, facile à émouvoir, lui fournissait abondamment ces grandes figures, ces tours animés qui sont les armes de la persuasion; il était orateur : on en venait aux larmes. Il était très lié avec l'abbé de Rancéet venait le visiter de temps en temps. Il apprit à la Trappe à aimer, à se dévouer. Paris fut désolé par la famine, sur la fin de l'hiver de 1693, et la paroisse de Saint-Barthélémy, pleine d'ouvriers et d'artisans, fut décimée par la peste. Alors M. de La Chambre, non content de procurer les secours de l'âme, vendit tout ce qu'il avait de plus précieux : ses tableaux, ses livres, si rares et amassés à si grand prix, pour secourir les affamés et les pestiférés. Il se trouva réduit à n'avoir plus que sa vie à donner à son troupeau, et il eut ce bonheur : la contagion des brebis gagna le pasteur, et il mourut (1).
Voici une autre perte qui ne fut pas moins sensible à l'abbé de Rancé. Il écrivait à M. Gerbais : « On ne peut être plus touché que je l'ai été de
la mort du pauvre M. de Fieubet Il est heureux! Dieu l'a préparé à ce
grand passage parla retraite, parles maladies, et, par dessus tout, par une grande pénitence; vous en avez été le témoin. Je perds un ami de plus de quarante-cinq années. Nous ne manquerons point de prier Dieu pour lui, comme pour l'homme du monde que j'honorais davantage. Il nous précède de peu de moments; il faut espérer que Dieu nous rejoindra tous dans son éternité, où nous ne nous séparerons jamais (2). »
Quelques semaines après, on lui mandait la mort de M. Talon, qui avait pour lui une amitié tendre , qui prenait une part extrême à tous ses intérêts, qui s'était une fois dévoué pour le défendre. Comme il lui avait écrit beaucoup de lettres dans des circonstances assez délicates, M. l'abbé Gerbais les lui renvoya, dans la crainte qu'elles ne tombassent entre les mains de gens qui en auraient fait un mauvais usage (3) .
Quelques mois plus tard, il perdit M. André Félibien-des-Avaux , historiographe du roi, garde des Antiques, également distingué par sa grande science et sa grande foi, l'un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis, qui avait fait souvent le pèlerinage de la Trappe, dont il a composé une Relation très estimée. Il avait été plusieurs fois très utile à l'abbé de Rancé, comme nous l'avons dit plus haut. Son frère, Pierre Félibien, chanoine de Chartres, mort en 1691, avait accompagné ce dernier à Rome, et avait hérité de son prieuré de Saint-Clémentin. Ses
(1) Nous avons retrouvé souvent le nom de M. l'abbé de La Chambre dans les Correspondances de l'abbé de Rancé. (Voir Suppl. de Moréri, art. de La Chambre, et YHistde VAcad, franc., t. II, p. 255, contin. de d'Olivet.)
(2) Collection de l'abbé Gerbais, inédite. (Arsenal, 375.)
(3) ïbid.