LIVRE X, CHAPITRE XI
trois fils, Nicolas-André, grand-vicaire de Bourges; Jean-François, son successeur dans toutes ses places d'historiographe et d'académicien ; enfin, Michel, le savant bénédictin, étaient affiliés à la Trappe, et y allaient fréquemment (4).
Un autre ami de l'abbé de Rancé faillit aussi lui être enlevé. C'était M. le président de Harlay, dont la santé fut alors assez sérieusement attaquée, et qui était attaché sincèrement à sa personne et à son œuvre. « Comme il est, disait-il, d'un tempérament fort délicat, il n'y a rien qu'on ne doive appréhender. Il y a longtemps que nous prions Dieu , et que nous lui demandons la conservation de sa personne; nous y sommes tant obligés (2) ! »
Ainsi, par ces coups multipliés que la mort frappait à sa droite et à sa gauche, l'abbé de Rancé allait se trouver seul dans quelques années, comme ces grands chênes des forêts, autour desquels la hache des bûcherons a fait le vide, afin de les frapper avec plus de facilité et de mieux les abattre.
Cependant on sollicitait à Rome, avec toute la diligence possible, les bulles de Dom Zozime, agréé par le roi (3). Plusieurs personnages très distingués s'en occupaient avec beaucoup de zèle et de bienveillance : c'était d'abord M*r le Nonce de Sa Sainteté, en France, qui avait déjà témoigné bien des fois ses sympathies et son admiration pour la maison de la Trappe (4); c'était, ensuite, M. le cardinal Le Camus, qui mandait à un de ses amis : « J'ai écrit à Rome pour l'affaire de M. l'abbé de Rancé ; vous ne sauriez croire combien sa réputation s'y est accrue par sa démission : on veut donner les bulles gratis à son successeur, tant la vertu a de charmes pour se faire aimer et honorer partout. » Mais nul ne se mêla plus activement de cette affaire que le cardinal de Janson. Il était dans ce moment ambassadeur du roi à la cour romaine, et jouissait d'un grand
(1) Dans le t. IV de la Collection Nicaise, il y a plusieurs lettres des Félibien, et dans presque toutes on lit : « Mon père est à la Trappe; mon oncle est à la Trappe; mon frère est à la Trappe, etc. »
(2) Arsenal, US, n° 375.
(3) Ce fut à cette occasion que l'abbé Thiers composa une petite pièce de vers dont nous avons retrouvé une copie :
Abdicat Armandus veniat ne laicus abbas,
Rex pius assentit ductus amore boni.
Eligitur Zozimus...
Nigra caterva, silc, Trappse Observantia i-tabit,
Donec rex illi prœficiet Zoziraos.
(4) Il écrivait à l'abbé de Rancé le 1G mars 1695 : « J'ai eu bien du plaisir que vous ayez eu la bonté de m'employer dans votre affaire.... Je ne me suis pas servi d'autre moyen en écrivant à Rome que du crédit de vos mérites. Je crois qu'on fera tout ce qui sera possible. »
crédit près d'Innocent XII , ayant puissamment contribué à son élection. Toutefois, ce pontife, en lui remettant les bulles gratis, ajouta ces élogieuses paroles : « qu'il ne les accordait pas tant à ses sollicitations, qu'à la grande considération qu'il avait pour l'ancien abbé de la Trappe (1). » Elles arrivèrent le 16 décembre, et on les fulmina le 28 du même mois; Dom Zozime prit possession le même jour, et M^r de Savary, évêque de Séez, le bénit le 22 janvier suivant (2).
L'abbé de Rancé était si faible, si exténué et si souffrant, que ce ne fut qu'à grand'peine qu'il put assister à cette cérémonie. Réduit à la condition d'inférieur, il en accepta complètement et avec joie toutes les conséquences. Il ne prétendit pas, comme tant d'autres, qu'on devait avoir des égards pour lui, et que, s'il n'était plus en droit de commander, il était au moins dispensé d'obéir. Les religieux vinrent, les uns après les autres, s'agenouiller devant le nouvel abbé, et lui promettre obéissance, ayant leurs mains dans les siennes. Son tour étant arrivé, on vit ce grand homme, plus grand encore par son humilité; on vit ce vieillard infirme et impotent, se soutenant à peine, se traîner aux pieds de son successeur pour lui dire : « Mon Père, je viens vous promettre V obéissance que je vous dois en qualité de mon supérieur, et vous prier de me traiter comme le dernier de vos religieux. » Le nouvel abbé , surpris et stupéfait, après avoir fait de vains efforts pour l'obliger de se relever, se mit aussi à genoux, et lui répondit en l'embrassant : « Et moi, mon Père, je vous renouvelle celle que je vous ai vouée dès mon entrée dans cette sainte maison, et je vous promets de ne m'en jamais départir (3). »
De tous les spectacles qu'offrait la Trappe depuis tant d'années, celui-ci fut certainement un des plus grands , des plus émouvants. Cette scène sublime du cloître fut bientôt connue dans le monde. Une personne d'une éminente qualité écrivait alors : « Ce que j'ai appris du saint abbé de la Trappe m'a attendri à un tel point, que je ne puis vous l'exprimer. Quoi! un saint consommé, un homme accablé d'années et d'infirmités, le docteur des moines, le réparateur de l'Ordre de Saint-Bernard , la lumière de son siècle, un homme d'une condition distinguée et d'une érudition infinie; enfin, pour tout dire en un mot, l'abbé de la Trappe, non content de s'être dépouillé lui-même, se va prosterner et promettre obéissance à la vue d'une communauté qu'il a pour ainsi dire faite de ses mains et gouvernée trente-deux ans; se va, dis-je, humilier jusqu'aux pieds de son
(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 219.
(2) Marsoll., t. Il, p. 228.
(3) Le Nain, t. I, p. 359.