‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 294 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XII

son ardeur et son impétuosité, il n'y a pas de doute qu'il aurait partagé leur sort, s'il eût été avec eux. Le jour où il reçut cette nouvelle, il se passa en lui quelque chose d'extraordinaire; il fut très agité, il se demandait à chaque instant : Où serais-tu maintenant, si tu étais mort à Steinkerque ? L'idée de Dieu, de sa justice , des peines et des récompenses futures se présentait à son esprit comme malgré lui , et il en était effrayé. Il voyait évidemment que la Providence avait eu des vues de miséricorde et de salut sur son âme. La grâce divine agissant en lui avec plus de force et de lumière, il comprit que c'était dans un cloître qu'il fallait expier par une rigoureuse pénitence les crimes de sa vie passée. Mais où devait-il se retirer de préférence ? Il fit un voyage à Paris , et se présenta chez les Capucins, chez les Chartreux et ailleurs encore; mais on le regardait, dit la Relation , comme un vaurien, un bandit incorrigible, et on ne voulut ni l'écouter ni le recevoir (1). Ce fut alors qu'il se rappela les paroles de son ami qui lui avait prédit la Trappe : il tourna ses pas de ce côté.

Ainsi, aucune communauté n'a voulu ouvrir son sein à ce malheureux prodigue. Il est des hospices où l'on ne peut se présenter qu'en qualité de porteur de certaines plaies , de certaines maladies hideuses : ce sont là les seules pièces d'admission. Pour entrer à la Trappe, ce lazaret, cet hôpital des âmes, on n'avait qu'à montrer les plaies de son cœur, et plus elles étaient horribles, et mieux on était reçu. Il n'y avait que là où l'on travaillât sur la boue humaine et où l'on ne désespérât pas d'y ramener la vie , et quelle vie ? la vie de la vertu , la vie du Ciel , la vie de Dieu. C'est assez dire que Zenon de Montbel dut y être le bien-venu.

A peine le Frère portier lui eut-il ouvert, l'eut-il interrogé, qu'il comprit qu'un pareil homme était une bonne aubaine pour la maison ; il en avertit l'abbé de Rancé qui le vit , lui parla , et consentit à l'admettre au noviciat après quelques jours d'épreuve. Ce pauvre capitaine se trouva jeté comme dans un monde nouveau, et pour ainsi dire à l'antipode de la vie qu'il avait menée jusqu'alors. Les exercices qu'il avait à faire n'étaient pas moins opposés à ses habitudes passées que la lumière l'est aux ténèbres; mais la transformation fut rapide. Il se trouva, comme par miracle, presque dans un instant, détaché de toutes les choses d'ici-bas. Les biens de la terre toutes ses fortunes, ses grandeurs, ses prospérités, ses richesses furent tellement effacées de sa mémoire, qu'il ne lui en revint jamais la moindre idée. Sa délicatesse en cela alla si loin qu'un de ses parents lui avant envoyé quelques livres de piété reliés avec une propreté qui lui parut trop

(1) Relation, p. 278.

recherchée il ne voulut pas s'en servir, elles regarda comme contraires à la simplicité dont il faisait profession. Enfin , l'amour de la pauvreté possédait tellement son cœur, qu'on lui a ouï dire souvent que si on lm offrait un royaume, il ne le. recevrait que pour avoir le plaisir de le sacrifier à Jésus-Christ et de retomber aussitôt dans la sainte pauvreté (1).

Comme il savait que la première disposition que Dieu demande de celui qui veut se donner entièrement à son service est de renoncer à ses proches il la désira il la lui demanda avec tant d'instance qu'on peut assurer qu il l'obtint, et dans le degré même où il l'avait désirée. Il s'en est explique maintes fois, et on lui a entendu dire que quand il apprendrait que tous ses amis et ses parents seraient dans la cour de la Trappe, il ne voudrait po.n faire un pas ni donner un coup d'oeil pour les y voir. Son frère qu ,1 aimait avec tendresse étant venu pour le visiter, il en témoigna de la joie dans la pensée qu'il serait édifié de tout ce qu'il verrait dans le monastère mais en même temps il conjura instamment le Père abbé de le dispenser de lu, parler, afin de se conformer rigoureusement à ce que sa profession demandait de lui et à la Règle de la maison.

Il déclara une guerre si terrible à ses sens et à ses passions qu il était visible qu'il voulait venger la cause de Dieu, ou pour mieux dire satisfaire à sa justice et réparer le nombre si grand de péchés qu'il avait commis pour contenter ses appétits sensuels.

Comme il recherchait les emplois les plus humiliants et les plus pén.bles, il demanda le chauffoir au Père abbé qui le lui accorda. Il s'en acquitta avec une exactitude , une diligence, une sollicitude, disons avec des peines et des fatigues qui surprirent et édifièrent toute la communauté. Il sciait lui-même le bois, il le fendait, il le chargeait sur ses épaules, et souvent la pesanteur en était si grande qu'il n'y avait que son zèle et sa chanté qu. empêchassent qu'il n'en fût accablé.

Le Père abbé, lui voyant une vertu solide et avancée, le mit aux hôtes pour aider le religieux chargé du soin de les recevoir. Quoique cet emploi lui parût contraire au dessein qu'il avait de se cacher et de s'ensevelir dans la retraite il l'accepta sans témoigner la moindre contradiction. Il demanda seulement qu'on l'exemptât de parler, et qu'on bornât son emploi à ce que l'on pourrait exiger d'un domestique, d'un valet , comme de servir à table, de faire les lits , balayer les chambres, décrotter les souliers, etc. Dans cette nouvelle fonction, il porta l'humilité jusqu'à rendre au Frère servant qui était avec lui la même obéissance qu'à son supérieur.

(t) Nous avons suivi la Relation, publiée par l'abbé de Rancé.

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