‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 295 sur 445 · LIVRE X, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XII

C'est ce que Ton ne pouvait voir, dit son biographe, sans une surprise extrême, et sans lui appliquer ces paroles du prophète Jsaïe : « On verra le lion dompté et apprivoisé de telle sorte qu'il mangera la paille comme le bœuf dans l'étable de son maître. »

Quelque pénibles que fussent ces occupations , et particulièrement à lui dont la santé avait été très altérée par les débauches de sa vie militaire, il ne diminua rien de ses veilles et de ses jeûnes accoutumés. Il ne perdait aucune occasion de crucifier sa chair qu'il regardait comme sa plus cruelle ennemie, répétant ces paroles d'un solitaire : Puisqu'elle ma tué tant de fois, il faut que je la tue à mon tour. Ainsi , il se laissait aller en paix à cette passion sainte qu'il avait de s'immoler sans cesse à la justice de Dieu comme victime de pénitence.

Le moment de subir la dernière épreuve fut bientôt venu. Dieu permit qu'il tombât malade et qu'il fût attaqué de douleurs d'entrailles et de poitrine qui le tourmentèrent durant quatre mois , les jours et les nuits. Au commencement, il lutta courageusement contre le mal, sans rien dire; mais il fut trahi à la fin par la pâleur et la maigreur de son visage , par ses faiblesses et ses défaillances. Il fallut se retirer à l'infirmerie, et il s'y regarda comme un homme condamné à mort. Le premier de ses soins fut de s'y préparer par une confession générale. Il demanda ensuite au Père abbé avec tant d'instance la permission de vivre toujours de la vie commune, sans adoucissement, qu'elle lui fut accordée.

Un jour, il se sentit tourmenté de douleurs intestinales si vives et si piquantes qu'il ne savait en quelle situation se mettre; et comme l'infirmier lui dit que s'il se couchait sur son lit il s'en trouverait soulagé, il répondit aussitôt d'un ton ferme : « Sur mon lit!... » Et tenant son crucifix dans ses mains : a Jésus-Christ dans ses souffrances s'est-il couché sur un autre lit que sur la croix ? Il faut mourir comme lui et avec lui : Moriamur cum eo ! »

Lorsqu'on s'aperçut du commencement de l'agonie, le Père abbé vint luimême faire la croix de cendre sur laquelle on le devait mettre. Sa joie et sa confiance furent extrêmes. Il dit d'une voix assurée qu'il ne craignait plus les démons, qu'il les avait vaincus, étant fortifié par le signe adorable de la croix de Jésus-Christ et par la bénédiction de son supérieur. Toute la communauté vint réciter les prières de l'agonie. Après qu'elles furent achevées , il salua tous les Frères par des signes de tête , avec un air de douceur, de contentement, de tendresse et de reconnaissance qui les toucha et les remplit de consolation. Un quart d'heure avant sa mort, on lui demanda quelles étaient ses dispositions dans ce moment qui allait terminer

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