LIVRE X, CHAPITRE XIII
conde : de sorte qu'il fallut allonger le chœur de trente-deux places, et augmenter les autres lieux réguliers à proportion (1).
Assurément, ce moment fut un des plus beaux et des plus heureux de la vie de l'abbé de Rancé. « Il est certain, disait-il, que le monde ne s'attendait pas à la grâce que le roi m'a accordée, et qu'on s'imaginait que la Trappe entrerait avec moi dans le tombeau. J'envisage avec un véritable bonheur la liberté dans laquelle je vais entre*', ou plutôt cette dépendance dans laquelle je passerai le reste de mes jours, au cas que Dieu veuille les prolonger, en me rendant la santé qu'il m'a ôtée (2). »
Ses ennemis avaient toujours dit qu'il était très jaloux de la supériorité et delà domination; la grande démarche qu'il venait de faire, les réduisait pour le moment au silence. C'est ce que l'abbé de Citeaux lui écrivit; c'était toujours M. Larcher, homme de cœur et de bien, qui, tout en vivant dans la Commune-Observance, estimait la Réforme, aimait et vénérait celui qui en était le plus ferme appui.
« Quoique le seul témoignage de votre conscience, lui disait-il, doive suffire pour votre consolation, et que vous n'ayez pas besoin de celui du public, qui se trompe souvent, et ne sert qu'à contenter la vanité, la démission que vous venez de faire, confond la jalousie et la médisance qui a osé quelquefois s'attacher à votre vertu. Tout le monde est persuadé qu'elle est fondée solidement sur l'humilité, qui vous oblige de descendre aujourd'hui de la prélature dans l'état de sujet, et de vous cacher dans la solitude, pour ne penser qu'à achever votre carrière et croître dans la perfection. »
L'abbé de Rancé, depuis trente ans, rêvait les délices d'une vie ensevelie et oubliée au fond des déserts ; les relations qu'il avait été forcé d'avoir avec le siècle, avaient été si pénibles et si orageuses, qu'on devait craindre qu'il ne se rendît enfin inaccessible et inabordable, comme quelques solitaires d'Orient. L'abbé de Cîteaux, qui savait tout le bien spirituel qu'il avait fait, et aux gens du monde et aux gens du cloître, crut devoir combattre cet entraînement vers une solitude trop profonde; il ajoutait :
« Je ne sais si la charité, qui impose une nécessité indispensable de servir le prochain, lorsque Dieu a donné des talents pour le faire, s'accordera avec votre humilité, et si elle vous permettra de vous occuper tellement de votre consommation , que vous oubliiez celle des autres , à laquelle vous avez travaillé si utilement.
(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 214 et 215.
(2) Corresp. inédite de l'abbé de Rancé avec M. (Jerbais. (Arsenal, n° 375. j
« Je crois que la renonciation que vous avez faite à la dignité d'abbé, ne vous dispense pas des obligations de la charité , qui sont comme elle éternelles. Je ne doute nullement que vous n'y satisfassiez aussi exactement que vous avez fait par le passé, puisque la charité qui règne dans votre cœur n'est pas diminuée, mais qu'elle va toujours en croissant, jusqu'à ce qu'elle arrive au jour de l'éternité.
« Ce n'est que dans cette créance que j'approuve votre démission , qui, d'ailleurs, fait passer votre abbaye dans les mains de votre disciple, pour y conserver la discipline monastique que vous y avez renouvelée, en y rappelant le premier esprit de nos saints Pères. Je prie Notre-Seigneur qu'il y demeure jusqu'à la fin des siècles, et qu'il se communique de là dans tous les monastères de Cîteaux. Je lui demande aussi qu'il vous conserve longues années, pour sa gloire, pour l'exemple et pour l'édification de notre Ordre (1). »
La plaie que l'abbé de Rancé avait à la main devenait de plus en plus ulcéreuse et purulente; ceux qui l'approchaient n'étaient pas sans de graves inquiétudes. Dom Zozime, le prieur, crut devoir en avertir secrètement la duchesse de Guise, et la prier d'envoyer son chirurgien à la Trappe. Celui-ci , ayant vu cette main monstrueuse qui n'était plus qu'un morceau de chair tombant en pourriture, en fut effrayé, et il se hâta d'y faire encore quelques incisions, aussi profondes que possible. Comme à la première et à la seconde (2), le pauvre patient ne marquait pas le moindre ressentiment de la douleur qu'on pouvait lui causer, l'opérateur étonné, qui ne croyait pas que le courage d'un homme pût aller si loin, s'imagina que la gangrène était dans la plaie, et qu'elle avait éteint la sensibilité. Dans cette pensée, il lui demanda s'il ne lui faisait point de mal, et il lui répondit qu'il lui en faisait; mais que ce n'était pas la peine de s'en plaindre (3).
Cette opération amena un écoulement de sang considérable, qui fut suivi d'une très grande faiblesse et de défaillances mortelles. La gravité de sa position fut bientôt connue au dehors et surtout à Paris. Bossuet mandait de Versailles à Mme d'Albert de Luynes : « On dit M. de la Trappe fort malade (4). » Ce prélat, impatient d'avoir des nouvelles positives, lui écrivit directement; il lui fit répondre qu'il allait mieux, mais que ce mieux
(1) Marsoll., Vie de M. Vabbé de la Trappe, t. II, p. 237 et 238.
(2) Ou m'a fait jusqu'à cinq incisions à la main droite. (Lettre inédite de l'abbé de Rancé à M. Gerbais, Arsenal, n° 375. — Portef. du R. Léon, de Sainte-Catherine.)
(3) Maupeou, Vie de M. Vabbé de la Trappe, t. II, p. 151.
(4) Lettre 226*.
était bien faible (l). Enfin , le 11 juillet, il disait à l'abbé Nicaise : « Il est vrai, Monsieur, que j'ai eu une indisposition considérable : j'en suis sorti, et Dieu m'en a tiré; cependant ma santé n'est pas entièrement rétablie (2).»
La démission de l'abbé de Rancé renversait d'un seul coup tout ce que l'envie lui avait reproché. Ses ennemis étaient restés quelque temps silencieux d'étonnement et de stupeur; mais ils crièrent bientôt de nouveau, et voici à quelle occasion : on vendait, à Paris, des planches représentant les principaux exercices de ses religieux. On se servit de cela, comme d'un prétexte pour l'accuser d'être sans cesse en quête de moyens pour attirer sur lui et sur les siens l'attention du monde. On ne lui ménagea pas les reproches et les injures. Et, pourtant, les fautes seules et les défauts de ces informes publications prouvaient assez qu'il y était étranger (3).
L'état de sa plaie n'était toujours guère rassurant : ses amis craignaient que la gangrène ne s'y mît pendant les fortes chaleurs de l'été. Bossuet, entre tous, devait être d'autant plus alarmé qu'il lui était plus sincèrement attaché. Malgré ses grandes et nombreuses occupations, il se décida à faire le voyage de la Trappe, pour y voir celui qu'il aimait et vénérait tant. Il en avait été empêché depuis quatre ans (4). Il se mit donc en route, vers la mi-juillet (5); mais on ne sait pas de qui il était accompagné cette fois (6). On comprend combien l'entrevue dut être touchante, combien les conversations à l'infirmerie furent fréquentes, intimes et cordiales. Le pauvre malade était cloué sur sa chaise, et ce ne fut pas sans une profonde tristesse que le célèbre évêque dut remarquer sa stalle vide pendant les saints Offices, et qu'il ne le vit plus à côté de lui, comme autrefois, dans leurs délicieuses promenades à la chapelle de Saint-Bernard et sous les beaux chênes de la jetée de l'étang.
Cette visite fut très agréable à l'abbé de Rancé; il sembla renaître, au contact de ce grand génie dont il était compris, et de ce grand cœur dont il était aimé : il éprouva un mieux sensible. Bossuet, en le quittant, emporta l'espoir, et lui fit la promesse de revenir l'année suivante. Lorsqu'il
(1) Lettre 231e.
(2) Collect. Nicaise, t. V, lett. 94.
(3) Les planches qui ont été publiées plus tard chez Bailleul sont très belles (janvier 1708). (Voir le Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne.)
(4) Lettre a Mm* d'Albert, 16 août 1G92; lett. à la même, 10 octobre et 16 août 1694.
(5) Son voyage fut retardé jusqu'à cette époque. 11 l'avait annoncé à la sœur Cornuau pour la fin de juin. (Lettre du 17 juin 1695; lettre à Mme d'Albert, 16 juillet, même année.)
(6) Il avait été question, à Germigny, de M. Bourdelot, médecin du roi. (Collect. Nicaise, t. IL Lett. de M. Bourdelot, 15 juin.)
fut de retour à Meaux, il écrivit à Mme d'Albert de Luynes, le 4 août : « Monsieur l'abbé de la Trappe m'a donné cette lettre en réponse aux vôtres. Sa main droite est toujours ulcérée; mais il me parait en état de vivre encore quelques années. Le repos où il va entrer contribuera à le conserver. Son successeur est un saint et éclairé religieux, qui a le don de la parole , avec celui de l'exemple et de la conduite. J'ai été très édifié du monastère des Clairets (1). »
Or, la Réforme des Clairets était l'œuvre de l'abbé de Rancé , et la vie qu'on y menait, un reflet de celle de la Trappe. On sait avec quel zèle Bossuet s'occupait des monastères de son diocèse. Ce prodigieux génie savait se proportionner à tous les besoins et à toutes les positions : orateur sublime, parlant, comme du haut des Cieux, à Louis XIV et à sa cour; humble catéchiste au milieu des petits enfants, directeur et guide de pieuses nonnes dans les voies mystérieuses de la spiritualité. Il avait souvent conféré avec l'abbé de Rancé sur l'état monastique; il avait une grande confiance en son expérience et ses lumières. Non seulement il permettait, mais il recommandait à ses religieuses de s'adresser à lui; c'était même par son intermédiaire que les lettres partaient et que les réponses arrivaient. Que de fois il leur a écrit: «Voilà, ma fille, une lettre de M. l'abbé de la Trappe (2). » Et encore : « J'ai fait à M. de la
Trappe la prière que vous souhaitiez » — «Monsieur de la Trappe
m'a fait la réponse sur la demande que vous lui faisiez par mon entremise;
il conclut comme moi » — « La peine que vous m'expliquez ne doit
plus vous embarrasser, après les résolutions que vous avez eues sur cela
de M. l'abbé de la Trappe » — « Le saint abbé de la Trappe, à qui
vous déférez tant, s'est expliqué là-dessus, etc » Et ces religieuses,
c'étaient MMmes d'Albert de Luynes, du Mans, de Lusanci, d'Arminvilliers, de Beringhen, de la Maisonfort, etc., toutes les sommités aristocratiques des couvents de Jouarre, de la Ferté et de Faremoutiers (3).
(1) Lettre 234*.
(2) Il ne s'agissait ici que de conseils ascétiques pour la direction des consciences, et non des pratiques et du régime monastiques propres à la Trappe, ainsi que Bossuet le reconnaît dans quelques-unes de ses lettres.
(3) 21 décembre 1690, 7 février 1691, 13 mai 1691, 13 juin 1691, 26 décembre 1691, 17 décembre 1693, 17 juillet 1694, 21 décembre 1694, 4 août 1695, 20 octobre 1696, 13 septembre 1698, etc.