CHAPITRE XIV
Plusieurs bons prêtres se retirent à la Trappe, près de l'abbé de Rancé ; exemple de l'abbé Bernard Mullet (1696).
Les sociétés ont leurs courants comme l'Océan : à l'époque de l'abbé de Rancé, il y avait un courant bien prononcé qui allait de l'église et du presbytère à la Trappe, et qui apportait chaque jour dans cette sainte solitude des séminaristes, des curés, des chanoines, des grands vicaires, même des évoques et des cardinaux. On y voyait accourir des clercs âgés de vingt à vingt-quatre ans, qui se sauvaient pour se soustraire au terrible fardeau du sacerdoce qu'on voulait leur imposer, et qu'ils ne se croyaient pas capables de porter. Les supérieurs des séminaires leur ouvraient la porte, les pressaient de faire le pas suprême ; leurs parents les poussaient de toute la force de la chair et du sang; mais eux, effrayés de cette voix divine qui leur criait: Tremblez, tremblez devant mon sanctuaire ! Pavete ad sanctuarhim meum ! reculaient d'effroi et s'enfuyaient à la Trappe, se croyant indignes d'offrir jamais à Dieu d'autre victime qu'eux-mêmes. Tels furent Théodore de Faverolles, Albéric Gillet de Berville et une foule d'autres. On lisait dans le Nécrologe de la Trappe : Le 13 du mois d'octobre, entre une et deux heures après midi, est décédé à l'infirmerie, sur la paille et sur la cendre, le Frère Jean-Bernard Himbert, natif de Dijon, clerc tonsuré du diocèse de Langres, et profès de ce monastère.
11 ne faudrait pas croire que tous les curés qui se réfugiaient là, fussent de grands coupables qui venaient expier de grands crimes. On y voyait souvent de saints prêtres qui, effrayés des dangers du ministère pastoral, avides de pénitence, espérant être plus utiles aux peuples par leurs larmes et leurs gémissements dans la solitude, que par leurs prédications dans la chaire des églises, se retiraient dans le désert, malgré leurs paroissiens désolés. Parmi eux nous apparaît l'abbé Mullet, qui devint un des plus grands pénitents de son ordre et de son siècle (1),
Dieu l'avait prévenu dès sa plus tendre enfance de toutes sortes de bénédictions. Ses parents ayant été forcés, à cause des guerres qui déso-
(\) Relation de la vie et de la mort de D. Bern, Mullet, 1717 et 1725. Paris, Florent. Delaulne. in-12.
laient la Flandre, de se retirer chez les Bernardines de l'abbaye de Notre- Dame-des-Prés, aux environs de Douai, il y était venu au monde en 1649. Les religieuses lui firent un petit habit de bernardin, et voulurent qu'il portât le nom de Bernard, en souvenir du lieu de sa naissance; elles le consacrèrent à ce grand saint sur un autel de leur église. On peut dire qu'il se montra digne plus tard de cet habit, de ce nom et de cette consécration. Il embrassa l'état ecclésiastique. Après avoir achevé son cours de théologie à la faculté de Douai, il se rendit au séminaire d'Amiens pour s'y préparer aux ordres. Il y vécut avec tant de sainteté que M. Tillot qui en était supérieur, rendit de lui ce témoignage qu'il ne connaissait parmi ses séminaristes personne plus capable de servir l'Église. Il vint à Arras pour y recevoir la prêtrise. On en dit tant de bien à Msr de Sève , récemment promu à ce siège, qu'il voulut que ce fût le premier à qui il imposerait les mains. Après son ordination, ce digne prélat lui confia la paroisse de Bucquois, et il eut bientôt gagné la confiance et l'affection de tous ses paroissiens et principalement du comte et de la comtesse de Bucquois.
On lui proposa ensuite deux cures, dont l'une était bien plus importante que l'autre ; il choisit la moindre, celle d'Achiet-le-Petit, au doyenné de Bapaume. Il s'y conduisit comme un saint, comme un ange. Mais une voix secrète lui disait sans cesse d'aller plus loin, de monter plus haut. Il prit la résolution de faire une retraite de quelques jours dans le séminaire d'Arras pour y connaître les desseins du Seigneur sur sa personne; ce fut là qu'il eut la première idée de la Trappe ; ce fut là qu'il forma le projet de s'y cacher ; mais il lui fut impossible de l'exécuter pour le moment. Sa mère qui s'était retirée chez lui, dans un âge très avancé, le conjura avec larmes de ne la quitter qu'après lui avoir fermé les yeux, ce qui ne pouvait tarder longtemps, selon toutes les apparences. L'abbé Mullet était trop bon fils pour contrister les cheveux blancs de sa mère : il attendit en effet. Mais il voulut, dans son presbytère, essayer de la vie qu'il devait mener plus tard.
La mort de sa mère ayant levé l'obstacle qui s'opposait à sa retraite, il s'adressa à son évêque pour avoir son avis et sa permission. Ce prélat qui savait combien les prières et les exemples de ce bon prêtre pouvaient être utiles à son diocèse, accueillit d'abord cette communication avec beaucoup de réserve et de froideur. Il lui fit le plus sombre tableau de la Trappe, et après lui avoir représenté que son dessein pourrait bien n'être que l'effet d'un mouvement passager de ferveur, il le renvoya dans sa paroisse demander à Dieu de nouvelles lumières. Après trois mois de prières et de réflexions, il revint à la charge, mais en vain ; il insista encore quelques semaines plus tard. Enfin, l'évêque craignant de s'opposer à la volonté de