LIVRE XI, CHAPITRE II
et d'avoir un sujet tout prêt , dans le cas où l'on voudrait bien encore s'en rapporter à lui. Dom Armand-François Gervaise lui parut le plus propre à remplir ces importantes fonctions. Il était fils d'un médecin de Paris, et, après avoir étudié avec succès chez les Jésuites, il était entré dans l'un'des Ordres les plus sévères de l'Eglise, celui desCarmes-Déchaussés, où on l'appelait Frère Agatange. Comme il avait de la science et le talent de la parole , ses supérieurs l'avaient employé successivement dans l'enseignement et la prédication, et il s'y était acquis une certaine renommée. Il avait un frère trésorier de Saint-Martin de Tours , prêtre très pieux , qui se consacra depuis aux missions, qui fut sacré évêque d'Horren in partibus, et mourut en Afrique massacré par les Arabes. Le Révérend Père Aubereau, de Sainte-Geneviève, était son oncle. Les austérités du Carmel ne lui paraissant pas assez grandes, il sollicitait depuis longtemps la faveur d'être admis à la Trappe; mais l'abbé de Rancé refusait de le recevoir à cause des services qu'il pouvait rendre dans le monde; cependant , après quatorze ans d'instances, il avait enfin cédé. C'était le dernier novice qu'il eût reçu à profession, et il lui avait donné son propre nom en témoignage de son affection paternelle. Comme il avait toujours vécu en bon religieux et d'une manière qui donnait lieu de tout espérer de sa vertu, Dom Zozime l'avait établi prieur de la Trappe un peu avant sa mort, et il s'acquittait de cette charge avec un zèle et un succès qui le faisaient juger digne d'une plus grande (1).
« C'était un homme de quarante ans environ et d'une santé à faire espérer une longue vie et un long exemple , dit Saint - Simon ; il était connu de M. de Meaux dans le diocèse duquel il avait prêché. M. de la Trappe le consulta, et M. de Meaux l'assura qu'il ne pouvait faire un meilleur choix (2). )>
Ce témoignage décida l'abbé de Rancé. Il s'adressa donc directement à S. A. R. M™ de Guise, lui exposa l'embarras où il se trouvait, et la supplia de demander au roi pour la Trappe un abbé régulier à la place de Dom Zozime , et il lui indiqua Dom Armand-François. Son Altesse reçut cette lettre un jeudi; et comme elle savait que c'était le vendredi que le roi s'occupait des affaires ecclésiastiques avec le Père de La Chaise , elle voulut lui parler le soir même. Sa Majesté répondit : Qu'il n'avait pas commencé un bien pour ne le pas continuer, et qu'il donnait de bon cœur l'abbaye au sujet proposé par M. l'abbé de la Trappe; que néanmoins il y avait une
(1) Marsoll., Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. Il,p. 2G3 ; - Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 3; - Jugem. crit. des vies de Vabbéde Rancé, p. 250 r2) Mémoires, t. II, p. 220 et suiv.
difficulté , mais qu'il ne disait pas cela pour se rétracter; que quand bien même il en devrait perdre la nomination, il le ferait volontiers (1).
Le lendemain , le Père de La Chaise rédigeait le brevet qui fut expédié aussitôt. Mme de Guise l'ayant appris, écrivit au roi sans perdre un moment pour l'en remercier. Sa Majesté lui fit adresser la réponse suivante : « Le roi m'ordonne de marquer à Votre Altesse Royale qu'il est très aise de lui avoir fait plaisir dans l'affaire de la Trappe , et qu'il lui sait très bon gré de ce qu'elle lui en écrit, étant toujours disposé à recevoir avec joie les assurances qu'elle lui donne de son amitié, parce que Sa Majesté en a beaucoup pour elle (2). »
Aussitôt que l'abbé de Rancé sut cette heureuse nouvelle , il rassembla tous ses religieux pour leur annoncer que Sa Majesté avait voulu leur donner encore pour supérieur un de leurs frères, et il leur recommanda d'en témoigner leur reconnaissance à Dieu par une plus grande fidélité à le servir, et au roi en faisant des prières et des vœux pour sa conservation (3).
La santé de l'abbé de Rancé ne s'était point améliorée; ses incommodités étaient toujours accompagnées de beaucoup de douleur, sans aucune diminution. La fluxion qu'il avait encore à la main droite lui en ôtait l'usage , l'empêchait toujours d'écrire et même de signer son nom (4). Mais ce qui le consolait, c'était la confiance qu'il avait d'avoir choisi un excellent abbé qui conserverait son œuvre; c'était l'espoir de le voir bientôt à la tête de la communauté pour la conduire par ses exemples et ses leçons (o).
Bossuet lui-même se félicitait d'avoir coopéré à ce choix; il mandait à M™ de Beringhen, abbesse de Farmoutiers : « L'abbaye de la Trappe ne perdra rien à la mort de Dom Zozime, puisque le roi a nommé Dom Armand qui a été vingt ans et plus Carme-Déchaux, professeur en philosophie et théologie dans son Ordre à Meaux, prieur plusieurs fois , et dans le fond un excellent homme (6). »
Dom Armand-François n'avait accepté que malgré lui le lourd fardeau
(1) Maupeou, t. II, p. 231.
(2) Le Nain, Vie de M. de Rance, t. I,.p. 363.
(3) ld., ibid. . â. T -
(4) Gollect. Nie, t. V, lett. 96 ;- Collect. Gerbais, Arsenal, 375; - Bibhoth. Imp.,
(5) « J'ai bien de la joie, écrivait-il à ses amis, de ce que le roi, par une bonté extraordinaire, nous a accordé un abbé régulier, ce qui était le seul moyen de conserver le peu de bien qu'il a établi dans notre maison Je remercie Dieu de m'avoir
fait la grâce de jeter les yeux sur un sujet qui a toutes les bonnes qualités nécessaires, et qui, selon toutes les apparences, s'acquittera avec édification es avec succès de l'emploi dont il est chargé. » (Gollect. Nie, t. V,lett. 97.)
(6) Voir les lettres de direction de Bossuet.