‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 308 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE

de la supériorité : il en était effrayé; il écrivait à tous ses amis et à ceux de la Trappe pour demander le secours de leurs prières. « Hélas ! s'écriaitil, quelle piété, quelles lumières, quelle vertu ne faut-il pas avoir pour pouvoir dignement succéder à un si grand et saint homme, et pour soutenir ce divin ouvrage qu'il a fondé et établi dans cette maison (1) ! »

En attendant ses bulles , il ne voulut par modestie rien faire au-delà de ses fonctions de prieur. L'abbé de Rancé, malgré ses infirmités, se trouva de nouveau chargé de toute l'administration de la maison , et même de la direction de la plupart des religieux. Le nombre des étrangers qui venaient le voir et le consulter était toujours très considérable. Il était invisible pour beaucoup d'entre eux ; mais il était forcé d'en recevoir plusieurs et de leur accorder quelques minutes d'entretien.

La joie qu'il éprouvait d'avoir pour successeur un abbé régulier fut troublée par la mort de celle qui y avait le plus contribué , de la duchesse de Guise. Depuis plus de vingt-cinq ans il entretenait avec elle des relations de spiritualité très suivies et très intimes.

Nous avons dit plus haut que cette princesse avait été attirée vers l'abbé de Rancé par le besoin de consolation dans les chagrins les plus amers et les douleurs les plus poignantes, par la reconnaissance, par l'estime et la vénération. Nous avons montré que l'union mystiqne qui s'était formée entre ces deux âmes était restée aussi pure que la divine charité qui en était le principe. Nous avons toujours vu depuis cette noble dame la première en avant, toutes les fois qu'il s'est, agi de défendre la sainte maison de la Trappe. Au plus fort des disputes et des orages, quand la plupart des amis de l'abbé de Rancé semblaient l'abandonner sur son calvaire, comme un autre crucifié, un autre maudit, elle seule demeurait près de lui, fidèle, dévouée, et luttait avec lui pour la vérité et la justice.

C'était elle qui avait présenté au roi et fait agréer Dom Armand-François pour futur abbé de la Trappe , ce devait être là comme le sceau et le couronnement de toutes ses bonnes œuvres pour ce monastère. Vers le 10 mars, elle avait été atteinte d'une espèce de fausse pleurésie causée par un rhume négligé, et après cinq ou six jours, elle était morte le 17 au château de Versailles, avec de grands sentiments de pénitence, de piété, de confiance en Dieu, un grand mépris de la vie et de ses vanités. Le roi, son cousin germain , qui l'aimait et l'estimait, la visita plusieurs fois et ne pui lui refuser des larmes Elle lui dit la dernière fois qu'elle le vit qu'il était la seule chose qu'elle ne pouvait s'empêcher de regretter, et qu'elle l'assurait que si Dieu lui faisait miséricorde, comme elle l'espérait , la première

(1) Collect. Nicaisc, t. V, leU. 88.

chose quelle lui demanderait, ce serait la conservation de sa personne M. Hébert, curé de Versailles, ne la quitta point pendant sa maladie, admirant sa piété, sa patience et ses lumières (1).

Lorsque le roi apprit qu'elle venait de rendre le dernier soupir, et qu'il sut ses dispositions testamentaires, il répéta plusieurs fois qu'elle était morte comme elle avait vécu, c'est-à-dire pleine de charité. En effet, elle ne s'était jamais réservé de son revenu que ce qu'il fallait pour l'entretien de sa maison , et elle avait toujours donné tout le reste aux pauvres. La cour se retira à Marly jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien d'elle à Versailles (2). « Incontinent après son décès, dit un journal du temps, on tendit son appartement de drap noir, avec deux lez de velours, et les Pères Feuillants, de la rue Saint - Honoré , furent appelés par l'ordre du roi pour assister jour et nuit auprès du corps qui fut exposé sous un dais, avec quantité de luminaires. Sa Majesté qui ne manque en rien, avait donné ses ordres pour travailler aux préparatifs des obsèques à Saint-Denis ; mais comme on ouvrit le testament par lequel elle suppliait le roi de trouver bon qu'elle fût enterrée sans aucune cérémonie dans l'église des Carmélites, du faubourg Saint-Jacques, comme une simple religieuse, on fit cesser les préparatifs , et elle y fut portée le mardi 20 au soir. Outre quantité de legs pieux , elle en avait fait à tous ses domestiques , ordonnant qu'on les nourrirait encore une année, à commencer du jour de sa mort. M. de Pontchartrain fut son exécuteur testamentaire. Elle n'oublia pas l'hôpital d'Alençon où elle faisait de fort grandes charités. Elle disait à la fin de son testament qu'elle espérait de la bonté du roi que si ses meubles et ses pierreries ne suffisaient pas pour acquitter tous ses legs pieux et charitables, Sa Majesté voudrait bien qu'on y ajoutât une année de son revenu (3).

M. Blampignon, curé de Saint-Merry, a pu dire à sa louange en toute vérité : « La France a été témoin de la vertu sublime à laquelle cette illustre princesse s'est élevée pendant sa vie. Elle a su allier l'éclat de la plus haute naissance avec l'humilité la plus profonde; la possession des richesses les plus considérables avec le dégagement de la plus étroite pauvreté; les délices d'une cour alors toute mondaine avec les pieux et continuels exercices de la solitude la plus affreuse (4). »

La nouvelle de cette mort retentit dans le désert de la Trappe, et trouva,

(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 233.

(2) Ibid, t. II, p. 234.

(3) Mercure Galant, mars 1696, p. 25S et suiv.

(4) Voir l'approbation de M. Blampignon (Conduite chre't., etc.),

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