‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 309 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE II

comme l'a dit quelqu'un , de la sensibilité dans des cœurs insensibles à toutes les choses de la terre. L'abbé de Rancé en fut profondément affligé. « Je vous avoue, écrivait-il alors, que j'ai reçu en même temps deux coups terribles : l'un est la mort de notre nouvel abbé; l'autre, celle de Mme de Guise qui avait pour moi une bonté et une confiance tout extraordinaire.. .. J'ai reçu ces coups si imprévus comme venant de la part de Dieu, dont il n'y a rien , quelque dur et quelque amer qu'il puisse être , que nous ne devions recevoir avec soumission (1). »

Cependant comme il connaissait mieux que personne la sainteté de sa vie, la pureté et la bonté de son cœur, il se consola dans l'espoir qu'elle jouissait déjà ou qu'elle jouirait bientôt de la gloire et du bonheur de l'éternité. Comme c'était une des plus anciennes et des plus ferventes associées du monastère, on ne manqua pas de lui faire les services et les prières d'usage.

L'abbé de Rancé recul alors une grande visite, celle de la reine d'Angleterre, accompagnée de son époux, au commencement de juin. Cette princesse avait depuis longtemps un très vif désir de le voir, l'estimant, sur les récits qui lui en avaient été faits, un des premiers hommes de l'Eglise, tant pour sa doctrine que pour sa piété. Elle voulut l'entretenir plusieurs fois , c'est-à-dire lui ouvrir son cœur si cruellement brisé par le malheur, dérouler sous ses yeux sa triste et douloureuse existence, lui révéler ses tentations et ses dangers, enfin, lui demander Ses conseils et ses prières pour supporter chrétiennement le poids de ses affreuses disgrâces (2) .

Ce vieux solitaire , avec son front chauve et sillonné, sur lequel avaient passé tant d'orages, avec ses mains ulcérées, avec ce corps tout décharné par les maladies , avec cette âme torturée depuis plus de trente ans par toutes sortes de chagrins et de douleurs, ce pauvre cénobite, à la vue de cette malheureuse femme venant à lui du milieu des débris d'un trône et des ruines de la plus haute puissance du monde, dut se sentir ému et inspiré, et on peut dire que ses paroles furent égales aux infortunes et aux besoins.

« Lorsque Dieu, disait-il, veut sauver les rois et les princes, il les humilie, il les rabaisse; il sème et répand des choses amèrcs sur leur existence; et l'effet le plus redoutable qu'il donne de son indignation à ceux qu'il a rejetés de son cœur, c'est de les laisser vivre dans des prospérités qui ne soient jamais ni troublées ni interrompues (1). »

(1) Lettres de l'abbé de Rancé, lHblioth. Iuip., 11° 152 (copies).

(2) Le Nain, t. I, p. 364.

(3) Conduite chrétienne, p. r.2.

La princesse se retira si consolée, si fortifiée, que depuis ces entrevues elle n'a cessé de faire les progrès les plus rapides et les plus considérables dans la pratique de toutes les vertus (1).

Le roi avait quinze personnes à sa suite; mais lord Hamilton, capitaine de ses gardes, son confesseur qui était jésuite, le Père Aubereau,de Sainte-Geneviève, mangèrent seuls avec lui (2). Il donna au Père cellérier quatorze louis d'or de quatorze livres chacun, dont deux pour les pauvres, et les douze autres pour les dépenses de la maison.

Cette royale visite fut troublée par un accident qui, tout regrettable qu'il était, ne servit qu'à confirmer Leurs Majestés dans la bonne opinion qu'elles avaient de l'abbé et de ses religieux. Un officier des gardes du roi étant allé visiter les chevaux à l'écurie , y mit le feu par imprudence. La flamme devint si violente qu'elle allait envahir le dortoir des Frères convers qui était près de cette écurie; mais un coup de vent la tourna d'un autre côté avec encore plus de danger, car elle menaçait alors de gagner un grenier plein de fagots et de là tout le monastère. Les religieux, les convers, les gens du roi et de la reine, éveillés au bruit de cet embrasement, accoururent tous pour aider à l'éteindre, « Mais en cette rencontre, dit Dom Le Nain , il arriva deux choses qui ne sont pas moins admirables l'une que l'autre : la première, c'est que le Révérend Père, tout infirme qu'il était, étant averti du danger, sortit de sa chambre, et ouvrant une fenêtre qui regardait l'incendie , il dit tranquillement : Voilà un grand feu! et il s'en alla se mettre à genoux et prier, car, dans l'état d'impuissance où il était, c'est tout ce qu'il pouvait faire. A l'instant même, la flamme tomba sensiblement et s'éteignit bientôt , ce qu'on attribua à l'effet de sa prière. La seconde chose peut-être encore plus merveilleuse , c'est que dans cet embarras, dans cette nécessité pressante, malgré leur émotion et leur saisissement à l'aspect du fléau dévastateur, aucun des religieux et des convers ne proféra une seule parole , ne poussa un seul cri , parce que c'était la nuit et le temps du grand silence (1). C'est assurément un miracle d'éteindre un incendie par sa prière seule ; mais n'en est-ce pas un aussi , et peut-être un plus grand , de transformer ainsi des hommes par l'obéissance!

(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 364.

(2) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 4 et suiv.

(3) Le Nain, t. I, p. 364; — Manuscrit de Septfons , cah. XII, p. 93.

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