CHAPITRE III
De la direction spirituelle de la duchesse de Guise par l'abbé de Rancé (1696).
Outre un grand nombre de lettres de piété (1), l'abbé de Rancé avait, à diverses époques, adressé à la duchesse de Guise des instructions plus étendues et plus profondes. Elle avait eu soin de les conserver pour son édification personnelle, les relisant de temps en temps, afin d'y retremper son âme comme à une source d'eau vive et salutaire. Après sa mort, il s'en répandit plusieurs copies défectueuses qui furent recherchées et lues avec beaucoup d'intérêt dans la haute société. On s'occupa même d'en faire imprimer une (2). L'abbé de Rancé ne l'eut pas plutôt appris, qu'il se hâta de publier la seule qui fût authentique et complète. Ce livre parut à la fin de décembre sous ce titre : Conduite chrétienne adressée à Son Altesse Royale Mme de Guise par le Révérend Père ancien abbé de la Trappe (3).
L'auteur déclare d'abord qu'il a résisté longtemps à la prière que la princesse lui faisait de prendre la haute direction de sa conscience, et qu'il n'a cédé que tardivement et aux plus vives sollicitations.
« Votre Altesse Royale, dit-il, sait combien de fois elle a désiré de moi que je lui dise mes sentiments sur la conduite qu'elle doit tenir dans le désir où elle est de servir Dieu dans le monde, et de répondre aux desseins qu'il a sur sa personne, et elle sait aussi combien de fois je me suis excusé de lui obéir, nonobstant ce profond respect que j'ai pour tous ses ordres et cette part extrême que je prends dans ce qui concerne son salut. Cependant les instances pressantes que Votre Altesse Royale m'a faites depuis quelques jours m'ont obligé de passer par dessus les considérations qui m'avaient retenu jusqu'ici (4). »
La vie chrétienne consiste à imiter Jésus-Christ ; c'est une obligation pour les monarques comme pour les bergers, pour ceux qui sont assis sur
(1) Nous les avons toutes ou presque toutes retrouvées. (Voir l'Introduction.)
(2) Maupeou, t. II, p. 106, dit qu'elle parut chez Girin.
(3) La première édition est de 1097, décembre; la deuxième, de 1703. Paris, Delaulne, petit in-8° de 370 pages.
(4) Conduite chrétienne, p. 1.
le trône, comme pour ceux qui sont couchés sur le fumier. Cette imitation suppose trois vertus qui sont comme trois colonnes, sur lesquelles il faut construire l'édifice du salut, savoir: la foi qui nous rend présents les biens et les maux futurs et nous fait voir l'éternité dans ses deux faces ; l'espérance qui est comme le bois dont s'entretient la flamme de notre vie. Les hommes passeraient leur existence dans l'inaction, dans l'assoupissement et la paresse si l'espérance ne les faisait agir; et il n'y a que l'attente d'un succès qui donne le mouvement. On agit toujours pour une fin, et si on la supprime l'action cesse. Les campagnes seraient désertes, et le laboureur ne jeterait pas un grain de blé dans son champ, si l'espoir de la moisson ne lui faisait ouvrir ses greniers. De même dans l'ordre du salut, il faut que la divine espérance vienne de son souffle animer toute notre vie, lui donner le branle et l'impulsion vers le Ciel et les récompenses infinies.
Vient ensuite la charité, qui nous fait un devoir d'aimer Dieu pour luimême autant qu'il nous est possible de l'aimer, c'est-à-dire de toute l'étendue de notre cœur, de notre esprit, de toutes nos forces, et d'aimer notre prochain pour Dieu. Voilà les trois fondements solides, inébranlables, sur lesquels il faut construire l'édifice d'une vie chrétienne, si on veut en élever le sommet jusqu'au Ciel.
L'abbé de Rancé savait par expérience que c'était dans le silence et le calme que Dieu nous parle et que nous parlons à Dieu ; il veut que la duchesse se fasse une solitude dans Paris, non au fond de ses appartements, mais au fond de son cœur, où le tumulte et le fracas du monde et de la cour ne puissent pénétrer ; que Versailles soit pour elle comme une autre Trappe, et qu'elle y vive dans son intérieur, comme une véritable nonne, sauf l'habit. Elle avait beaucoup à se plaindre du monde, et lui davantage encore; il l'exhorte de toutes ses forces à le fuir, à se tenir à l'écart sous l'aile de Dieu, en attendant l'heure et le signal du grand départ. Voilà le thème de toutes ses lettres : il faut se sauver, au moins en esprit, des Babylones modernes, si on ne veut pas être enveloppé dans leur réprobation.
Il n'y a plus, selon lui, de droiture et de justice; les hommes ne cherchent qu'à se tromper les uns les autres ; les fraudes sont tellement voilées
et avec tant d'art qu'elles ont comme changé de nature et de nom La
sincérité et la franchise ont presque entièrement disparu, le déguisement est presque général, et si on avait tiré le masque, combien ne verrait-on pas de difformités ! La grande piété du roi devrait convertir tout son royaume, mais la malignité l'emporte, et ses sujets croient qu'ils en ont fait assez quand ils ont réussi à lui cacher leurs désordres (1).
(1) Gollect. Hattingais, lett. 2° (Biblioth. Impér.), 3009.