‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 31 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE VI

n'avait pas laissé d'éprouver, presque dès son origine, les effets de Vinconstance (1). »

Toutefois, il n'avait cessé de l'avoir en haute estime et de le vénérer, parce qu'à ses yeux, il avait conservé l'ancienne régularité dans un degré assez éminent pour être, de longues années encore, l'édification du monde et la gloire de l'Église. Au moment de sa conversion, il avait souvent rêvé ces rochers escarpés, ces précipices affreux, ce morne et sombre désert, dont le silence n'est troublé, de loin en loin, que par la voix de quelques chevriers. Il avait préféré cet Institut à tous les autres pour y assurer son salut, lorsque , durant sa députation à Rome , il entrevoyait la ruine fatale et inévitable de Citeaux. Il avait même obtenu un bref de translation par l'entremise du cardinal de Retz, comme nous l'avons vu.

Il y avait à cette grande et mémorable époque, dans toutes les congrégations religieuses , des hommes très capables, initiés à cette belle et pure littérature que nous appellerons classique , d'une érudition profonde et variée, également habiles à parler et à écrire, toujours prêts à répondre à tous et sur tout. Tel était Dom Innocent Le Masson , prieur de la Grande- Chartreuse et général de l'Ordre, l'un des premiers qui entra dans la lice contre l'abbé de Rancé, pour lui prouver que ses frères n'avaient point dégénéré, et qu'ils étaient restés immobiles sur ces hauteurs, tant de la terre que des cieux, où ils avaient été placés par leurs Pères. Voici à quelle occasion il ouvrit la lutte :

Un religieux de son Ordre lui ayant écrit une lettre pour lui demander la permission de se retirer à la Trappe, il se persuada que cette détermination était le fruit de la lecture de l'ouvrage de l'abbé de Rancé ; il en fut piqué; il s'y mêla un peu de jalousie : les plus grandes et les plus saintes âmes n'en ont pas été toujours exemptes. 11 déclara, dans quelques pièces rendues publiques, « qu'il était très peu édifié de ce livre, capable, selon lui, d'inquiéter les consciences, de les tirer hors de leur simplicité pour leur faire perdre la droite voie par des idées excessivement rigoureuses, provenant d'un zèle enflammé qui outrait les choses (2). »

Il ne s'en tint pas là : il écrivit encore deux grandes lettres à un visiteur de son Ordre, et les fit circuler dans tous ses monastères, afin d'interdire aux Chartreux la lecture des Devoirs monastiques, dans la crainte que l'exemple de ce religieux, qui avait voulu quitter sa première Observance pour aller à la Trappe, ne devînt contagieux. Le Visiteur se

(1) De la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique, t. II, p. 583.

(2) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 23fi.

piqua d'un si grand zèle pour exécuter les ordres de son général, que, dans une de ses visites, il alla jusqu'à faire brûler quelques notes que des religieux avaient extraites de ce livre pour leur édification personnelle (1).

Cependant les lettres de Dom Le Masson tombèrent entre les mains de l'évêque de Grenoble, l'un des quatre prélats qui avaient donné leur approbation à l'ouvrage de l'abbé de Rancé. Après les avoir lues, il crut devoir en écrire à ce dernier; sa lettre est datée du 3 novembre de cette même année. « Les vérités, dit-il, que vous annoncez dans votre admirable livre sont établies sur de si solides fondements, que je ne saurais m'imaginer que cet écrit (les deux lettres) y puisse donner atteinte. Nous sommes exposés à ces sortes de calomnies quand nous soutenons la vérité; nous devenons les ennemis de ceux qui ne veulent pas la mettre en pratique. Heureux, dit saint Augustin, si nous pouvons être le bouclier de la vérité; car si l'on nous attaque, ne pouvant s'en prendre à elle-même, la vérité nous servira de bouclier à son tour, en nous apprenant qu'on est heureux quand les hommes disent du mal de nous, et qu'ils nous calomnient, quand nous défendons la cause de Dieu (2). »

Cette maxime était la règle de la conduite de l'abbé de Rancé; c'est ce qui le rendit insensible à l'affront qu'on venait de lui faire dans tout l'Ordre des Chartreux. Il se contenta de répondre à un de ses amis qui lui en témoignait sa douleur : « Quoiqu'il me soit fort aisé de faire voir à tout le monde que je ne me suis point mécompte dans tout ce que j'ai avancé de l'ancienne pénitence de nos Pères, je n'ai pas voulu le faire jusqu'à présent; j'ai mieux aimé souffrir la calomnie que de la repousser. Ce serait une chose fâcheuse pour ces Pères Chartreux, s'ils me contraignaient, malgré moi, de me justifier. La sainteté de leurs instituteurs et des nôtres nous remplirait tous de confusion. Si nous ne pouvons courir pour les atteindre, marchons néanmoins sans nous arrêter, et nous pourrons être récompensés de notre fidélité et de notre courage (3). »

Cette discussion était terminée, et on peut même dire entièrement oubliée depuis trois ou quatre ans, lorsque Dom Le Masson publia une nouvelle exposition des statuts de son Ordre, sous le titre d'Annales (4). Il disait ouvertement, dans la préface, qu'une des principales raisons qui l'avaient déterminé à composer cet ouvrage, avait été l'obligation où il s'était

(1) Le Nain, Vie de M. de kancé, t. I, p. 218.

(2) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. II, p. 41.

(3) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 239.

(4) Annales Ordin. Car tus., tribus tomis distribua, t. I, Gorreriae, 1687. (Bibl. Imp.)

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