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LIVRE XI, CHAPITRE III

Le siècle lui apparaissant sous un aspect aussi triste et aussi désolant, il n'est pas étonnant qu'il excite sans cesse sa pénitente à le traverser d'un pas rapide, et comme en courant, et à aller droit à l'éternité ; tout le reste, quel qu'il soit, n'est pas digne d'un seul coup d'œil (1). L'éternité ! voilà le grand levier avec lequel l'abbé de Rancé soulève et remue le monde des consciences. A tout ce que la duchesse lui dit, lui propose, lui raconte, lui objecte, il n'a que la réponse des saints : Quid hœc ad œternitatem, voyez ce que cela peut valoir pour l'éternité !

Si la duchesse ne doit pas fréquenter le monde, il est nécessaire qu'elle jette, en passant, des hauteurs de la foi, les yeux sur lui pour s'instruire: « Le monde est un grand livre qui est incessamment ouvert ; et tous les hommes de quelque qualité qu'ils soient, quelque rang et quelque place qu'ils y tiennent, n'ont qu'à le lire pour y trouver de grandes leçons (2). »

Tout en lui ordonnant de fuir le monde, l'abbé de Rancé a soin de lui faire éviter le terrible écueil de la misanthropie, c'est-à-dire de la haine et du mépris des hommes. « Dieu permet le mal, dit-il, et dans le fond il tolère les méchants, afin que les bons aient une matière perpétuelle d'exercer leur charité. Le mal doit nous affliger et non pas nous irriter. Il y a un zèle amer, et bien qu'il ait des causes qui soient justes, il ne l'est pas en lui-même, s'il n'est accompagné de l'amour que Dieu nous demande pour le prochain. Il faut haïr le dérèglement et non pas celui qui le commet (3). »

La duchesse avait dit à l'abbé de Rancé, comme les apôtres à Jésus- Christ : Apprenez-moi à prier; et il lui apprend dans toutes ses lettres l'art sublime de la prière. Aux prières vocales dd matin et du soir, il faut ajouter l'oraison mentale par laquelle l'âme s'entretient avec Dieu dans le langage mystérieux des anges, et commence sur la terre ce qu'elle fera dans le Ciel. Il veut qu'elle dise le Petit-Office de la Vierge ; ce sera comme son Bréviaire, qu'elle ne quittera que dans ses maladies ou ses indispositions les plus graves. Il lui enseigne le secret de faire que toute sa vie soit comme une hymne perpétuelle en l'honneur de Dieu. Il lui montre que quand Jésus-Christ nous a dit qu'il fallait prier sans cesse, il n'a rien voulu dire autre chose, sinon qu'étant obligé d'agir incessamment, il fallait que nos actions fussent tellement réglées, que l'ayant pour fin et pour principe, elles eussent auprès de lui et la vérité et le mérite de la nrière.

Il lui recommande de prier pour ses proches, pour les pécheurs et les

(1) Lettres de piété, t. H. p. 77 et 88.

(2) Id., t. II, p. 272.

(3) Gollect. Hattingais, lett. 2e.

malheureux, pour la France et son roi, pour tous les hommes ; car partout où la terre tremble, où le tonnerre gronde, c'est toujours sous les pieds ou sur la tête de nos frères ; il faut tomber à genoux et élever pour eux nos mains vers le Ciel.

Pour la sainte communion il faut qu'elle s'en approche de temps en temps, au moins pour les principales fêtes. « Votre Altesse Royale, dit-il, me demande si elle fera ses dévotions dimanche prochain ou la fête de saint Jean : je lui conseillerais de différer pour la fête, et de s'y préparer de sorte que rien ne l'empêchât de recevoir toutes les grâces qui y sont attachées, qui sont un mépris de toutes les choses du monde, un attachement à Dieu sans interruption et sans mélange (1). »

Dans une autre circonstance, il lui conseille de remettre sa communion à la fête de la Toussaint : «Votre Altesse Royale, lui dit-il, ne saurait prendre un meilleur jour. Elle peut lire l'Évangile de la fête par avance pour s'y préparer. 11 contient plus qu'aucun autre les vérités saintes qui ont formé les saints; ce sont elles qui doivent être la règle de tous ceux qui aspirent à leur bonheur et h leur gloire (2). »

La Providence a semé d'iles l'immensité de l'Océan, pour que le navigateur fatigué pût y aborder, s'y reposer, y faire des provisions et reprendre ensuite sa course périlleuse. Aussi Dieu a semé de fêtes la route de notre vie, cet autre Océan, pour que nous puissions nous y délasser sur le sein de notre mère l'Eglise, nous y réjouir saintement dans le Seigneur, y radouber notre fragile nacelle pour aller affronter ensuite de nouveaux orages. L'abbé de Rancé veut que la duchesse se prépare à entrer en esprit dans toutes les solennités, qu'elle en recueille tous les fruits de salut qui y sont attachés. S'il lui écrit aux approches de Noël, il profite de cette occasion pour lui rappeler ce devoir. « Nous voici, Madame, lui dit-il, dans un temps de bénédiction : les fêtes et les mystères viennent les uns sur les autres. Jésus-Christ parle au monde en bien des manières, par sa naissance, par sa circoncision, par les hommages que les rois lui rendent dans les masures de Bethléem. Il faut écouter cette parole mystérieuse et en profiter (3). »

Il se sert des maladies et de la mort de ses proches parents, pour la rappeler à la double pensée de la vanité de la vie et des récompenses éternelles. Lorsqu'il apprend que Mlle Marie de Guise, sa tante par son mari, est à ses derniers moments, il lui fait un devoir de l'avertir de se préparer

(1) Gollect. Hattingais, lettre 22.

(2) Lettres de piété, t. II, p. 422.

(3) Collect. Hattingais, lett. 15.

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