LIVRE XI, CHAPITRE III
à paraître devant Dieu. « On est bien à plaindre, dit-il, quand dans la circonstance de la vie la plus importante, il n'y a personne qui nous parle, et que celles qui nous aiment davantage, et dont nous devrions espérer plus de secours, sont celles-là môme qui nous trompent (1). »
La mort de Mlle de Montpensier, sa sœur, qu'elle aimait beaucoup, quoiqu'elle n'en fût pas elle-même très aimée, lut pour elle un coup bien terrible.
« Votre Altesse Royale, lui dit-il, a vu de ses yeux un triste événement : cette pauvre princesse est sortie de ce monde après beaucoup de souffrances. Cette qualité, ce grand rang qu'elle avait, cette longue suite de têtes couronnées dont elle tirait sa naissance, ne lui a servi de rien dans le moment auquel elle aura paru devant Dieu. Au contraire, tous ces avantages, toutes ces distinctions, lui ont peut-être été des obstacles au bonheur que Dieu n'a destiné qu'à ceux qui ont vécu dans le mépris des biens et des grandeurs de la terre. Sa piété toute seule, les actions de justice et de charité qu'elle aura faites auront été comptées pour quelque chose ; et le malheur est que ces sortes d'œuvres sont plus rares qu'on ne peut croire dans la conduite des personnes qui tiennent les premières places dans le monde. Cependant, la patience que Mademoiselle a témoignée dans sa maladie, sa résignation aux volontés de Dieu et le pardon des ennemis, sont des marques que le Seigneur l'a regardée dans sa miséricorde... Elle a besoin qu'on prie beaucoup pour elle : c'est ce que nous ferons avec toute l'application possible. »
Mademoiselle n'avait jamais pardonné à son père son second mariage avec Marguerite de Lorraine, ni jamais bien accueilli les enfants qui en étaient issus. Elle laissa toute son immense fortune de vingt millions à M. le duc d'Orléans, son cousin. La duchesse de Guise qui s'était toujours montrée bonne pour elle, malgré ses froideurs, en fut très blessée. L'abbé de Rancé, tout en reconnaissant le droit qu'elle a de se plaindre, la félicite de tout oublier et de tout pardonner. « Quand on est véritablement à Dieu, on doit trouver en lui seul tout ce qui est nécessaire, et voir sans peine les injustices des hommes (2). »
Quelque sévère que fût l'abbé de Rancé, il ne prétendait pas que les gens du monde dussent vivre comme des anachorètes ou des cénobites. Il veut que la duchesse soutienne l'élévation de sa naissance et de sa position par un train et par des équipages convenables : ne retranchant que le faste qui n'est jamais permis et innocent dans un chrétien. La couleur de
(1) Lettres de pieté, t. II, p. 192.
(2) Collect. Hatlingais, lett. 20.
ses habits doit être déterminée par l'état de viduité dans lequel la divine Providence l'a mise ; ils ne doivent être ni riches ni magnifiques, il suffit qu'ils soient propres (1).
Pour la coiffure, elle peut bien n'être pas comme on l'avait il y a trente ans, parce que les manières changent souvent en ces pays-ci, et qu'on serait regardé comme une personne qui viendrait de l'autre monde.
Mais s'il lui permet de fléchir devant la mode, ce ne doit être que très faiblement et de manière seulement à éviter la singularité, tout en conservant la modestie. « Il faut, dit-il, qu'il y ait de la différence entre celles qui se proposent de plaire à Dieu et d'être agréables aux hommes. S'il arrive qu'on blâme votre modération, vous aurez toujours un approbateur auquel il faut que cède tôt ou tard le jugement de tous ceux qui pourraient trouver à redire à votre conduite (2). »
Il lui recommande de faire régner le bon ordre dans sa maison parmi ses domestiques ; il n'y a rien de plus digne de son application et de quoi Dieu lui demandera un compte plus rigoureux. Elle doit être informée parfaitement de tout ce qui se passe parmi eux, veiller à leur instruction et à l'accomplissement de leurs devoirs (3).
Il y a des maîtres qui ne veulent pas souffrir de la part de leurs serviteurs la plus légère contrariété; il faut que tout ce qui est autour d'eux plie au premier mot, sous leurs ordres, comme les roseaux sous le souffle du vent. L'abbé de Rancé ne veut pas qu'un maître chrétien commande en turc ; il exhorte la duchesse à ne pas s'impatienter et s'irriter si, quelquefois, elle n'est pas obéie aussi promptement qu'elle le désirerait. C'est par une conduite de miséricorde que Dieu permet que cela arrive, parce que si tout cédait instantanément, si tout s'abaissait sous les pas des grands du monde, ils oublieraient ce qu'ils sont, et pour le dire ainsi, ils perdraient toute mémoire du Dieu du Ciel, et se persuaderaient être les divinités delà terre (4).
Si même elle trouvait quelquefois de la résistance dans ses subordonnés, il faut qu'elle fasse attention, non pas sur ce que sa grandeur lui pourrait dire, mais sur ce que sa religion lui ordonne de faire; qu'elle regarde la hardiesse que Ton a de s'élever contre elle, comme une occasion d'expier celle avec laquelle elle s'est élevée elle-même par le péché contre la Majesté suprême. Car rien n'est plus puissant pour suspendre la colère de
(1) Conduite chrétienne, p. 48.
(2) Ibid., p. 46.
(3) Ibid., p. 47.
(4) Ibid., p. 59.