LIVRE XI, CHAPITRE lit
Dieu qui nous menace sans cesse en qualité de pécheurs, que de retenir la nôtre envers ceux qui nous offensent (1).
Pour ses aumônes, il l'exhorte à continuer ce qu'elle fait chaque jour. On sait que non seulement ses mains sont ouvertes pour les pauvres qui se présentent à elle et qui lui demandent, mais encore qu'elles les cherche, qu'elle s'informe de leurs besoins, de crainte qu'il n'y en ait quelqu'un qui lui échappe, et qu'elle les prévient pour leur ôter la honte, et la peine qu'ils pourraient avoir de lui faire connaître eux-mêmes leur misère. On sait qu'elle établit des hôpitaux, qu'elle s'y applique, qu'elle s'y attache, qu'elle ne dédaigne pas d'y servir les malades, et que ses divertissements et ses délices sont d'y passer des journées entières (2).
L'abbé de Rancé, dans la dernière partie de son livre de la Conduite chrétienne, avait ajouté des instructions préparatoires pour quelques-unes des grandes fêtes de l'année, des considérations pieuses pour tous les jours de la semaine et tous les jours du mois. On ne saurait lire, sans émotion, les réflexions d'une âme chrétienne sur la fragilité et la rapidité de nos destinées, sur le monde et l'éternité. Il y a dans ces pages quelque chose de la douleur et de la désolation de Job, des larmes arriéres comme celles de saint Ephrem, des élans d'espérance et d'amour comme on en retrouve dans sainte Thérèse.
La duchesse de Guise, toujours quelque peu partagée entre Dieu et le monde, souvent tiraillée et tourmentée en sens inverse, marchant avec trop de lenteur dans le chemin de la perfection, devait se reconnaître, non sans frayeur, dans le tableau suivant (3) :
« Le ciel n'est jamais serein pour moi, et je ne vois point le soleil qu'il n'y ait quelques nuages qui me dérobent sa lumière. Je cherche ce que je sens qui me manque, mais c'est sans effet, parce que ce n'est pas où il est que je le cherche. Vous seul, mon Dieu, êtes la consolation et la paix des âmes. Je me rassure sur ce qu'il me semble que je ne commets pas de grands maux ; mais n'est-ce pas un grand mal, Seigneur, de ne pas faire tout le bien que vous voulez ; de mener une vie commune quand vous en voulez une parfaite ; de s'amuser à de petites choses, quand vous donnez la force d'en faire de grandes, et de demeurer attachée à la terre, quand vous voulez que je m'élève dans le Ciel (4) !
« Je forme assez de résolutions, mais je n'en deviens ni plus fidèle ni
(1) Conduite chrétienne, p. 00.
(2) IbUL, p. 03.
(3) lbid., p. 250, 251.
(4) lbid., p. 251 et 247.
meilleure; ce que j'étais hier, je le suis aujourd'hui, et je le serai encore demain. Tous les jours sont les uns comme les autres. Je vois que le soleil a passé son midi, qu'il est sur le couchant, que les ombres s'allongent, et cependant je ne me mets point en peine de ménager ce qui me reste de lumière.
« Je vois l'hiver de ma vie qui s'approche; si je néglige de m'appliquer dans le temps au champ de mon cœur, vous n'y trouverez, Seigneur, que des épines et des ronces, quand vous viendrez y faire la récolte ; cette pensée me remplit de crainte, car je sais que la terre qui a reçu la pluie et les rosées du ciel, sera frappée de malédiction, si elle ne produit une moisson abondante (1). »
Personne n'avait à un plus haut degré que l'abbé de Rancé le talent d'effrayer par la vive peinture des terribles jugements de Dieu, et de rassurer ensuite en ouvrant les douces et consolantes perspectives de la miséricorde infinie et du bonheur du Ciel. On croirait la page que nous allons citer, détachée d'un sermon de Fénelon, tant on y retrouve ses couleurs, sa touche et son harmonie : « Si je me tourne d'un autre côté, et si je mets la fin de ma course dans un autre jour, Seigneur, que mes sentiments sont contraires et que je trouve de sujets de joie dans la vue de vos jugements. J'y aperçois toutes les miséricordes que vous avez gardées envers ceux qui ont eu le bonheur de vous servir ; le soin que vous avez pris de les soutenir dans les endroits glissants où ils se sont rencontrés, de les porter comme entre vos bras, lorsqu'ils ne pouvaient sans une perte évidente appuyer le pied sur la terre. Je vois en même temps ces couronnes que vous leur avez préparées pour récompenser leurs combats ; ce royaume de gloire qui les attend. Je les vois revêtus de robes plus éclatantes que la neige, qui suivent l'Agneau à ces fontaines délicieuses, à ces pâturages divins, qui jouissent avec lui des douceurs d'une béatitude immortelle. Je les vois dans cette lumière inaccessible que nul œil n'a jamais vue, nul esprit n'a comprise et nulle bouche ne saurait exprimer; et je m'écrie avec votre Apôtre : Quelle comparaison y a-t-il, Seigneur, entre les travaux et les récompenses ; et que les hommes sont aveugles d'aimer mieux demeurer pour quelques instants dans des cabanes de terre et de boue, que d'habiter pour jamais dans ces tabernacles d'une beauté, d'un éclat et d'une magnificence infinie (2) ! »
L'abbé de Rancé n'ignorait pas que c'est souvent avec les plus petites choses que Dieu opère les plus grandes merveilles; c'était son habitude de
(1) Conduite chrétienne, p. 248.
(2) Ibtd., p. 275-76.