II
faire un cadeau profane à une femme. Le cœur de la femme se prend à tout, et ce qu'on lui donne simplement n'est souvent pas reçu de même. Il faut que le don alors soit consacré, sanctifié par quelques pieuses pensées qui en montrent évidemment le but. Il ne faut pas oublier qu'on doit donner d'une main et montrer le ciel de l'autre. C'est ce qu'a fait l'abbé de Rancé; il écrivait un jour à la duchesse : « J'envoie, Madame, à V. A. R., un présent qui est digne de la Trappe : c'est une cuiller et une fourchette de buis et six croix de notre façon. Il y en a quatre du bois de Sainte-Lucie. V. A. R. ne l'aura pas désagréable, si elle sait ou si elle se souvient qu'un saint évêque envoya à une grande impératrice une assiette de bois et un pain d'orge, lui voulant faire connaître par la simplicité du présent; que peu de choses suffisaient à une personne, quelque rang qu'elle tînt dans le monde, puisqu'elle n'y était qu'en passant. Vous pouvez faire, Madame, sur le nôtre quantité de réflexions toutes semblables (1). »
On lit dans l'Ecriture qu'il y a un ami de la prospérité, de la bonne chair et des plaisirs, et qui ne reste pas au jour de la nécessité et de la douleur. L'abbé de Rancé n'était pas cet ami-là. Plus il voit que la santé de la duchesse décline, plus ses souffrances augmentent, plus il multiplie ses conseils et ses consolations. Lorsqu'il sait qu'elle est plus mal, en ami chrétien, il a le courage de dire la dure, la terrible vérité : « Mettez ordre à votre maison, surtout à celle de votre âme, dispone domui tuœ, car demain peut-être vous mourrez, cras enim morieris. Rrisez tous vos liens terrestres... Tout passe avec une vitesse incroyable ; la plus grande de toutes les folies est de s'attacher à ce qu'on peut perdre à tous les moments. Et quand on pense qu'un roi assis sur son trône n'est pas plus assuré de voir le lendemain que le berger dans sa cabane, y a-t-il rien icibas sur quoi l'on puisse compter (2). »
Voilà bien l'ami, voilà le prêtre chrétien , qui sait qu'il y a des instants suprêmes où il faut faire taire son cœur et laisser parler sa foi toute seule; il n'est alors, comme l'a dit saint Jérôme, qu'un seul moyen d'être bon, c'est d'être cruel, solum pietatis genus est in hac re esse crndelem.
(1) Lettres de piété, t. II, p. ÎS.
(2) Id., ibid., p. 192.