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CHAPITRE IV

M. Wallon de Beaupuis vient à la Trappe ; l'abbé de Rancé refuse de lui parler et de lui laisser voir Dom Pierre Le Nain, son ancien élève; les Jansénistes en sont très mécontents; ils crient et s'agitent de nouveau (1696).

Les Jansénistes ne voyaient qu'avec beaucoup de regret et de douleur l'abbé de Rancé leur échapper pour jamais. Ils auraient bien voulu pouvoir montrer une lettre, une ligne, un mot de lui en leur faveur, surtout depuis ses réflexions sur la mort d'Arnauld. Quesnel qui était alors à la tête de la secte ne cessait de le harceler et de le provoquer. On lui reprochait toujours d'avoir voulu exclure M. Arnauld pour toujours du royaume des deux (1). Il avait beau répondre qu'il n'en avait jamais eu la pensée. C'était moins le paradis que les Jansénistes réclamaient pour Arnauld que son apologie ici-bas et celle de son parti. Aussi ne cessaient-ils de se plaindre. Il y eut recrudescence à l'occasion du voyage que fit à la Trappe M. Wallon de Beaupuis, à la fin de juillet de cette année. Cet ecclésiastique était regardé en ce moment comme un des personnages les plus importants du parti. Il est bon d'en dire quelques mots.

Après avoir achevé ses humanités à Beauvais , sa ville natale , sous M. Godefroy-Hermant, on l'envoya faire sa rhétorique à Paris sous le Père Nouet, à Louis-le-Grand. Il revint ensuite au collège du Mans où il trouva Arnauld qui , tout en poursuivant sa licence , préludait avec éclat par un cours de philosophie. La thèse de M. de Beaupuis présidée par Arnauld, est restée mémorable dans les fastes de la,Sorbonne. En 1643, il lut le Traité de la communion fréquente , et il témoigna le désir d'avoir pour directeur de son âme l'auteur de ce livre où , pour la première fois, disait-il, il trouvait exprimée Vidée d'une chrétienne conversion. Il fut bientôt tout entier à Port-Royal et par l'esprit et par le cœur, et vint se joindre aux solitaires des Champs le 16 mai 1644. Ce fut sans doute en qualité de son élève le plus distingué en philosophie, qu'Arnauld l'envoya visiter de sa part M. Descartes qui était venu à Paris dans l'été de cette année même. Il fui bientôt mis à la tête des Petites-Écoles, et il les dirigea treize ans, de 1647 à 1660, tant dans la rue Saint-Dominique qu'au petit collège du Chesnai

(1) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 91.

et à celui des Trous au château de M. Du Guet-Bagnols , et après Lancelot et Nicole, il en fut certainement l'un des maîtres les plus capables et les plus goûtés. Là, parmi ses élèves les plus distingués , il avait compté les deux frères, Sébastien et Pierre Le Nain.

Après la ruine des Petites-Ecoles, M. de Beaupuis logea quelques années soit à Tillemont chez M. Le Nain , soit à Paris au sein de la famille Périer, s'occupant de l'éducation des neveux de Pascal. Il se retira ensuite à Beauvais où M&r Ghoart de Buzanval , ami des Jansénistes , lui confia son grand séminaire; mais à la mort de ce prélat, il fut dépouillé par M. de Forbin-Janson, son successeur, de toute espèce de juridiction, et même du pouvoir de confesser. 11 s'enferma alors chez une de ses sœurs où il s'occupa de prière et d'étude dans une chambre étroite, sans feu, même en hiver, toujours nu-tête et la fenêtre ouverte ; lorsqu'il la fermait en faveur de quelqu'un qui venait lui rendre visite, M. Hermant disait agréablement que c'était là tout le fagot dont il fallait se contenter (1). La seule interruption un peu considérable qu'il faisait à sa vie uniforme était un petit voyage chaque année à Port-Royal. Ses opinions et ses démarches étaient bien connues à la cour, et on le surveillait de très près (2).

Lorsque celui qui a , comme M. de Beaupuis , suivi la carrière de l'enseignement pendant de longues années, retourne ses regards en arrière, et revoit par la pensée tous les élèves qui sont venus successivement s'asseoir autour de sa chaire et auxquels il a donné généreusement sa science, son temps, sa peine et les plus beaux jours de sa vie , à peine en retrouvet-il sur mille quatre ou cinq qui lui soient restés reconnaissants et fidèles, et il conserve avec amour et bonheur leurs noms dans son souvenir pour se consoler de la plus commune et de la plus affreuse des ingratitudes. Sébastien et Pierre Le Nain n'étaient point du nombre des élèves ingrats : ils avaient prouvé cent fois à leur vieux maître qu'ils l'aimaient comme leur père, et ils savaient qu'ils en étaient aimés comme s'ils eussent été ses enfants. Pierre était allé s'ensevelir à la Trappe, comme nous l'avons dit, dès l'année 1668, et il en avait pratiqué toutes les austérités avec un courage et une persévérance admirables. M. de Beaupuis ne l'avait pas revu depuis sa retraite dans cette solitude, c'est-à-dire depuis environ vingt-huit ans ; et comme il était très avancé en âge, il voulut embrasser cet élève chéri encore une fois avant de mourir (3).

(1) Mémoires sur la vie de M. de Beaupuis, p. 200.

(2) Voir Baillet, Vie de G. Hermant (Amsterdam, 1717), et Mézanguy, Vie de M. Choart de Buzanval (Paris, Benoît).

(3) Pour avoir ici toute la vérité, il ne faut pas seulement s'en rapporter au volume imprimé à Nancy, chez Nicolaï, et au Manuscrit n° 160, fonds de l'Oratoire, Biblioth. Impér., intitulé : Lettre de M. de Tillemont à M. l'abbé de la Trappe, etc., mais les contrôler par les lettres de l'abbé de Rancé.

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