‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 317 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE IV

Ce vieillard de soixante-quinze ans entreprit hardiment et fit à pied le voyage de Beauvais à la Trappe d'environ quarante lieues , en compagnie d'un jeune ecclésiastique , son parent. C'était durant les plus fortes chaleurs de l'été; il arriva un samedi sur les dix heures du matin, et demanda aussitôt à saluer le Révérend Père abbé et à voir Dom Pierre Le Nain (1). On ne lui fit réponse qu'assez avant dans la soirée , après l'avoir fait attendre quatre heures entières , en lui marquant beaucoup de difficultés pour ce qui était du Père abbé, et en ne disant rien que de très vague et d'évasif par rapport au Père Le Nain. Le vieux professeur n'insista plus que pour obtenir d'embrasser son élève , offrant même de le faire en présence de qui l'on voudrait et sans se permettre aucune parole, si on l'exigeait ainsi. On remit au lendemain pour donner la réponse. Le lendemain dimanche, la matinée se passa presque toute à l'église; après quoi, on admit les deux voyageurs à dîner au réfectoire avec la communauté ; ensuite on les reconduisit dans une des salles du dehors , et on semblait les y avoir oubliés quand M. de Beaupuis ayant aperçu le secrétaire du Père abbé qui passait près de la salle , l'appela et apprit de lui qu'on ne pouvait lui accorder ce qu'il désirait, et cela pour des raisons très graves qu'on ne croyait pas devoir lui dire, à moins qu'il ne s'engageât par serment à garder un secret inviolable (2). C'est ce que rapportent sérieusement les Jansénistes, et ils assurent de même que le noble vieillard fut indigné d'une pareille proposition. Il serait sorti de la maison sur-le-champ , s'il n'eût pas été trop tard, mais il en partit le lendemain avec le jour, et le cœur gros de douleur, il s'en était venu raconter toute cette histoire à ses amis de Port-Royal et surtout à M. de Tillemont.

Il y eut aussitôt dans tout le parti un redoublement de plaintes et même d'injures contre l'abbé de Rancé. On garda moins de ménagement que jamais. Les épigrammes, les satires, les lettres anonymes se croisèrent, toutes plus piquantes, plus acerbes et plus violentes les unes que les autres. Pour lui, retranché dans sa conscience , il recevait cet orage sur sa tête, sans dire un mot pour se plaindre ou s'excuser, heureux de souffrir pour la justice (3).

En effet, les plus impérieuses et les plus légitimes raisons l'avaient forcé d'agir ainsi dans cette circonstance. Plus les Jansénistes se démasquaient,

H) Il e3t faux, comme les Jansénistes l'ont prétendu, que l'abbé de Rancé ait promis à Dom Le Nain de lai donner la permission de voir son précepteur, et que ce dernier n'ait entrepris ce voyage que sur cette promesse.

(2) Tout cela est extrait des pièces précitées de l'Oratoire. — Voir aussi M. Sainte- Beuve, Port-Royal, t III, p. 501-62.

l'est ce que nous voyons dans ses lettres.

plus il se sentait d'éloignement et d'aversion pour eux. Depuis surtout les diatribes du Père Quesnel, il avait vu clairement que ces gens s'étaient jetés hors de la voie et ne formaient plus qu'un parti de sectaires , sans charité, sans respect, sans discrétion; que, compromis avec l'Eglise et avec l'Etat, ils voulaient à tout prix grossir leurs rangs et faire beau" coup de dupes , afin de faire ensuite beaucoup de bruit. Il n'ignorait pas que le but de tous leurs efforts en ce moment était de le faire parler pour dénaturer ses paroles , les interpréter dans leur propre sens , et le présenter ensuite au public comme un de leurs adeptes. Il fut assez sage et assez heureux pour éviter ce piège.

Quelque temps après le voyage de M. de Beaupuis, au mois d'octobre de cette même année, M. de Tillemont se mit en route pour visiter son frère le Trappiste. L'abbé de Rancé avait l'habitude de le recevoir avec des distinctions particulières , comme un ami de la maison et non un étranger; il ajouta encore cette fois de nouveaux témoignages de bonté (1). M. de Tillemont, enhardi par cet accueil , se crut en droit de lui dire avec plus de hardiesse son sentiment sur plusieurs choses qui lui avaient fait de la peine dans sa conduite. Il lui parla d'abord de sa lettre à Nicaise sur la- mort d'Arnauld, et lui demanda une rétractation aussi publique que la lettre elle-même. Il fut aussi question de M. de Maupas; mais il se plaignit surtout amèrement de la triste réception qui avait été faite à son vieux maître. L'abbé de Rancé répondit qu'en pensant à ce vieillard venu de si loin et avec tant de fatigue, son cœur avait été mis à la plus douloureuse de toutes les épreuves, mais qu'il avait fallu obéir aux ordres supérieurs de la cour. Il lui déclara alors qu'il avait reçu jusqu'à trois lettres de la part du roi, par lesquelles on lui défendait de le voir et de le laisser parler à aucun de ses religieux. On lui avait même enjoint de lui refuser l'entrée du monastère, ce qu'il n'avait pas cru devoir faire, parce que la Règle prescrit de donner l'hospitalité à tous les étrangers qui se présentent (2).

M. de Tillemont ne répondit rien ou presque rien pour le moment ; mais une fois rentré chez lui , il réfléchit à tout ce que l'abbé de Rancé lui avait dit, ainsi qu'à l'ensemble de ses procédés envers les Jansénistes , et il résolut de lui écrire tous ses griefs et ceux du parti (3).

Voici le début qui était assez insinuant :

« Ce que vous me dites, Mon Révérend Père, lorsque j'eus l'honneur de

(1) Lattre de Tillemont (Nancy, Nicolaï). Discours prélim., p. 18.

(2) Lettres et copies de lettres de l'abbé de Rancé, Biblioth. de Troyes, 2183.

(3) Il y a bien des exemplaires manuscrits de cette lettre ; le plus complet est celui du no 160, fonds de l'Oratoire, Biblioth. Imp.

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