‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 318 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE IV

vous parler de la personne (M. de Beaupuis) qui vous était venue voir, m'est extrêmement demeuré dans l'esprit, et je ne puis m'empêcher, après avoir longtemps différé, de vous exposer une partie des pensées qui me sont venues sur ce sujet. La bonté que vous m'avez témoignée dans cette dernière visite que je vous ai faite, aussi bien que dans les autres, et la confiance que j'ai que vous êtes entièrement persuadé du respect extrême que j'ai pour vous, me fait prendre cette liberté. Je ne le fais effectivement que par ce respect même, et par le désir que j'ai de voir continuer et augmenter encore , s'il se peut , le bien que vous avez établi dans votre maison. Ce renouvellement de l'esprit et de l'amour de la pénitence que Dieu a mis par vous dans la Trappe , est un des plus grands miracles que la grâce ait faits de nos jours : clest elle qui l'a fait, je n'en puis douter; elle seule peut faire une chose si fort au-dessus de la nature, et les conversions toutes miraculeuses qui s'y sont faites ne permettent point de douter que Dieu ne soit chez vous et dans vous en particulier, Mon Révérend Père, qui avez été l'instrument de cette grande miséricorde (1). »

On s'apercevait bientôt que cette lettre, écrite en apparence pour venger l'insulte prétendue faite à M. de Beaupuis, n'était en réalité qu'un dernier effort des Jansénistes pour obtenir une rétractation des quatre lignes adressées à l'abbé Nicaise. Aussi M. de Tillemont avait-il soin de ramener adroitement le héros sur la scène : « En vous rendant cette justice, disait-il, j'ai suivi l'exemple de M. Arnauld, qui, ayant sujet de parler de vous, comme vous ne l'ignorez pas, d'une autre manière qu'il ne l'a fait, et en étant sollicité par diverses personnes, a toujours déclaré qu'il ne le ferait jamais, parce qu'il honorait et qu'il aimait trop l'œuvre de

Dieu en vous » Il montrait ensuite que l'esprit de ce grand docteur

avait été un esprit de charité et de vérité, et qu'il avait été en cela, comme sur la grâce, le vrai disciple de saint Paul., de saint Augustin et de saint Bernard; que quand il serait tombé dans quelques fautes d'imprudence (à qui cela n'arrive-t-il pas?) on aurait dû les lui pardonner, au lieu de se déclarer contre lui d'une manière aussi publique que si c'était par des écrits imprimés. « Vos lettres, ajoutait-il, ont réjoui les uns, affligé les autres, et j'ose vous dire qu'elles ont attristé ceux qui vous aiment véritablement et qui méritent le mieux que vous les aimiez. »

M. de Tillemont avait surtout sur le cœur le mot parti appliqué par l'abbé de Rancé aux Jansénistes. « Vous avez trop de lumière, disait-il,

1 ) Lettre de M. Le Nain de Tillemont au R. P. Arm.-Jcan le Bouth. de Rancé, abbé de la Trappe (Nancy, Nicolaï, 1705). Voir surtout les Observations préliminaires (Bibl. de l'Arsenal).

pour croire, comme les autres, qu'ils forment un parti contre l'Eglise et contre l'Etat... Tout le crime de ces personnes était, il y a trente ans, de ne vouloir pas signer, de peur qu'on ne prît leur signature pour une marque qu'ils croyaient ce qu'ils ne croyaient pas effectivement, et ce que tout le monde avouait qu'ils n'étaient pas obligés de croire, et qu'ainsi Dieu et les hommes n'eussent un juste sujet de les accuser de parjure; s'ils se trompaient en cela, ce n'était toujours qu'un scrupule et une tendresse de conscience qui est pardonnable à des chrétiens , et ceux qui les persécutaient pour ce sujet, quand bien même ils eussent eu raison dans le fond, étaient assurément plus coupables qu'eux.

« Il ne s'agit plus aujourd'hui de signature , tout se réduit à un esprit de cabale, et qu'est-ce que cette cabale? C'est qu'on tâche de s'unir ensemble par l'esprit de charité, pour aimer la vérité, pour la soutenir quand on peut, pour gémir au moins quand on la viole, pour sentir de même tous les maux et tous les scandales de l'Eglise; aussi ce parti, cette cabale, c'est ce que Jésus-Christ est venu faire dans le monde, c'est le crime des premiers chrétiens. »

Quoi qu'en dise M. de Tillemont, la conduite des Jansénistes, se retranchant dans une distinction aussi ridicule que subtile, refusant de marcher avec l'épiscopat et l'Eglise, fut alors regardée comme téméraire et scandaleuse; il avait lui-même trop de lumière et d'orthodoxie pour ne pas le reconnaître au fond de son âme et de sa conscience. Ici l'esprit de parti le faisait certainement parler autrement qu'il ne pensait.

Il demandait ensuite à l'abbé de Rancé ce qui avait pu le porter à se déclarer contre des personnes innocentes que le monde persécutait, et à ajouter ainsi de nouvelles douleurs à leurs plaies; il répondait qu'on avait cru généralement qu'il craignait trop les hommes, et que le désir de conserver sa maison l'avait porté à vouloir flatter les puissants du siècle, aux dépens de ceux qui avaient le malheur de leur déplaire. Ici le ton de la lettre devenait très vif, très piquant, et tournait presque à l'insulte. «Permettez-moi ce mot, s'écriait-il, n'est-ce point, je ne dirai pas contre votre honneur, mais contre votre conscience que vous avez agi ainsi? N'est-ce point au détriment de votre maison même, sur qui cette faiblesse n'a garde d'attirer la bénédiction de Dieu? Ce n'est point l'homme qui a fait la Trappe, ce n'est point l'homme qui pourra la conserver; Dieu seul peut l'un et l'autre. » Se posant alors en prophète, il semble en annoncer la ruine en punition de ce que son abbé n'a pas voulu s'abriter avec elle à l'ombre tutélaire du jansénisme.

Rien n'était plus injuste que d'accuser l'abbé de Rancé d'avoir sacrifié sa conscience et les Jansénistes à la conservation de son monastère. S'il

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