LIVRE XI, CHAPITRE IV
avait cessé de les voir, s'il avait rompu ouvertement avec eux, ce n'était point par la crainte d'aucune puissance humaine, mais parce qu'il n'était pas possible à un homme d'une foi aussi pure que la sienne, à un homme de loyauté et d'honneur, comme il l'était, de marcher avec des gens sans droiture, sans franchise, sans sincérité, dont la plupart étaient très suspects et même quasi-hérétiques aux yeux de l'Eglise.
Quelqu'un se chargera de détruire cette indigne accusation de M. de Tillemont; ce sera son propre frère, Dom Pierre, le Trappiste. « Je dirai, écrivait-il après la mort de l'abbé de Rancé, je dirai que c'est avec beaucoup d'injustice et contre la vérité, qu'on l'a accusé de changer de discours selon que le demandaient les intérêts de sa maison et la crainte des persécutions, abandonnant sa conscience aux intérêts temporels. Notre Père n'était pas capable d'une telle lâcheté. Il aurait mieux aimé voir sa maison renversée, lui exilé et en prison, que d'agir autrement qu'il ne croyait devoir le faire ; tout ce que l'on a dit et écrit autrement est faux, et ceux qui l'ont publié en doivent faire pénitence comme d'une véritable calomnie (1). »
Il n'y a que la vérité et la justice qui ^aient pu arracher un pareil aveu, un pareil témoignage de !a bouche et de la plume d'un frère aussi bon et aussi saint!
M. de Tillemont disait de M. de Beaupuis : « II ne voulait qu'embrasser en votre présence celui que vous aimez l'un et l'autre comme votre fils commun, et à qui c'eût été une consolation sensible. Il faudrait que l'on fût bien injuste pour vous en faire un crime ; et il vouvs aurait été bien aisé de vous en justifier en représentant que vous n'aviez pas pu refuser à un prêtre qui, à l'âge de soixante-quinze ans, avait fait pour cela, à pied, près de soixante lieues, une si petite satisfaction, qui ne pouvait avoir aucune suite... Que si, après cela, il vous fût arrivé quelque peine de la part des hommes, n'auriez-vous pas été heureux de souffrir pour la charité, qui n'est pas moindre que la justice, ou plutôt qui n'est en Dieu que la même chose?»
Nous répondrons à M. de Tillemont : sans doute, la charité oblige, mais la prudence aussi; il ne faut pas croire que, sous prétexte de charité, nous soyons obligés de recevoir tous ceux qui viennent à nous, quels qu'ils soient; de leur ouvrir nos bras et nos cœurs; cela irait trop loin. L'apôtre saint Paul n'a-t-il pas dit : Attende a falsis fratribus, défiez- vous des faux frères! » Et le Sauveur lui-même : « Soyez doux comme des colombes, mais prudents comme des serpents ! »
i Cette déclaration se trouve dans la liasse 2183 des Manuscrits de la Biblioth. de Troyes, intitulée : Lettres et copies de lettres de l'abbé de Rancé avec les Jansénistes.
506 HISTOIRE DE l'ABRÈ DE RANCÉ.
L'abbé de Rancé, au sujet du refus qu'il avait fait de voir lui-même et de laisser voir M. de Beaupuis à Dom Le Naiu, avait allégué les lettres du roi. (. Permettez-moi, ajoutait M. de Tillemont, de vous avouer ici un doute qui m'est venu, si les lettres dont vous m'avez parlé ne sont point du temps que l'on formait contre lui et contre les plus gens de bien de la ville de Beauvais cette horrible calomnie qui a eu la fin que vous savez, et à laquelle on n'oserait penser sans douleur. Vous me ferez un singulier plaisir de m'assurer entièrement, par les dates de ces trois lettres, qu'elles ne peuvent regarder la calomnie dont je parle; je voudrais vous les avoir demandées quand vous m'en parlâtes. »
Quelles que fussent les dates de ces lettres, il suffisait qu'elles signalassent M. de Beaupuis comme un homme dangereux et qu'il fallait éviter, pour que l'abbé de Rancé dût s'y conformer. Il fit plus qu'une prudente charité ne lui permettait de faire, il lui donna l'hospitalité et lui permit de s'asseoir avec les religieux à la table du réfectoire, afin qu'il pût au moins voir Dom Le Nain, son élève, s'il ne pouvait lui parler.
M. de Tillemont finissait, et c'était là tout le but de sa lettre, par demander une rétractation de ce que l'abbé de Rancé avait écrit d'Arnauld : « Vos paroles, lui disait-il, le représentent comme le chef d'un parti opposé à l'Eglise, dont tous les écrits sont des matières de condamnation... Pouvez-vous moins faire, mon Révérend Père, je vous le demande en conscience, que de déclarer d'une manière aussi publique que l'a été votre lettre, que ce n'est point du tout là votre pensée et que vous honorez M. Arnauld comme un homme dont la foi est pure, qui est grand dans l'Eglise et devant Dieu. Donnez-nous, mon Révérend Père, cette consolation que nous attendons de vous depuis si longtemps ; que nous ayons la joie de vous voir réparer de telle sorte les fautes de la fragilité humaine, et vous accorder si bien avec la loi de Dieu durant que vous êtes encore dans votre pèlerinage, que lorsque Dieu vous appellera, rien n'arrête le dessein que vous avez de jouir de lui. »
Il ajoutait encore : « Personne ne saura ce que je vous écris, hors un homme sage et qui vous honore très particulièrement, de qui j'ai cru être obligé de prendre conseil pour ne me pas suivre moi-même (M. du Charmel), et celui dont la faiblesse de mes yeux m'oblige d'emprunter la main (l'abbé Tronchai, chanoine de Laval, sait qu'il est obligé au secret que je lui ai demandé (1). »
La visite de M. de Beaupuis à la Trappe était de la fin de juillet de cette
(1) La lettre de M. de Tillemont se retrouve encore Biblioth. Imp., L. D., 003.