‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 321 sur 445 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'abbé de Rancé écrit une Réponse destinée à M. de Tillemont (1696).

L'abbé de Rancé montra la lettre de M. de Tillemont à quelques-uns de ses amis, qui l'engagèrent à la réfuter complètement. Il hésita quelque temps, craignant de voir sa réponse suivie d'une réplique, et de se trouver ainsi rejeté encore une fois dans des discussions irritantes et des luttes interminables (1).

Cependant d'autres amis pieux et prudents s'étant joints aux premiers, il crut devoir céder à leurs conseils. Il composa donc, en forme de lettre, une justification très catégorique, très concise, quoiqu'assez longue, dans laquelle il détruisait, les unes après les autres, toutes les accusations dont il avait été l'objet.

Elle commençait ainsi :

« Je me suis fait lire la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car, d'en entreprendre la lecture, cela était au-dessus de mes forces et de ma mauvaise santé. Je vous remercierai d'abord de tous les avis que vous me donnez; je crois que c'est votre charité toute seule qui vous a oblige -d'en prendre la peine; j'y répondrai en peu de paroles et avec toute la précision qui me sera possible. »

] Noua nous sommes servi de la copie qui se trouve dans le Portefeuille de Corbie, Biblioth. Im;»., Manuscrits, n" 41, p. 21. Elle paraît avoir étô copiée sur l'original

et c'est une des plus complètes.

L'abbé de Rancé ne pouvait être plus explicite sur le compte d'Arnauld. « Je l'ai toujours regardé, disait-il, comme un grand personnage, comme un homme d'une doctrine et d'une érudition profonde. Cependant, quand je fais réflexion à la résistance qu'il a faite à l'Église, et à la manière dont il a combattu ses décisions, il n'en faut pas davantage, Monsieur, pour m'obliger à former de lui des sentiments et des idées bien différentes de

celles que vous prétendez que j'ai dû avoir J'ai témoigné à ses amis,

aussi bien qu'à lui, lorsqu'on fit la paix de l'Eglise, que j'avais beaucoup d'estime pour son mérite; je suis néanmoins demeuré dans mes sentiments, sans qu'aucunes raisons aient été capables de m'en déprendre. J'avais des amis intimes qui lui étaient favorables et à son parti, comme M. de Gondrin, archevêque de Sens, M. l'évêque de Tournay, M. l'évêque d'Angers, M. de Pompone et beaucoup d'autres, mais tous ces motifs ne m'ont pas fait changer d'avis; comme je n'avais devant les yeux que la vérité toute seule, je n'avais garde de m'arrêter au sentiment des hommes. » "j

Ainsi, voilà toute la conduite de l'abbé de Rancé envers Arnauld bien expliquée ; il l'a constamment envisagé comme un homme très distingué par sa science et son érudition , mais aussi comme un enfant rebelle à sa mère l'Eglise; il l'a vu et reçu à la paix de Clément IX, mais depuis, il s'est toujours éloigné de lui d'esprit et de cœur, malgré les sollicitations de plusieurs de ses plus intimes amis.

Puisqu'il était poussé à cette extrémité, l'abbé de Rancé devait dire franchement et sans détour, au risque de soulever des orages, pourquoi il s'était séparé des Jansénistes en général.

Entre plusieurs raisons, disait-il, qui m'ont empêché de prendre aucune liaison avec eux, outre mes propres lumières qui m'en ont toujours éloigné, il faut mettre en première ligne leurs variations. Je vous dirai, Monsieur, que demandant à un ecclésiastique de mes amis, considérable par sa capacité, l'emploi qu'il avait dans l'Église et qui avait été des plus attachés à leurs intérêts, pourquoi il les avait abandonnés, il me répondit que ceux qui voulaient être la règle des autres devaient être constants et invariables, et que si l'on voyait d'où ils étaient partis et où ils allaient alors, on trouverait entre l'un et l'autre une distance infinie. Que dans les commencements, ils avaient été remplis de desseins et de projets de réformer le monde et d'en changer la face, mais qu'ayant rencontré des oppositions auxquelles ils ne s'attendaient pas, ils avaient pris des voies toutes nouvelles et toutes différentes, et qu'un homme sage et désintéressé n'avait garde d'épouser leurs caprices et de s'attacher à leurs imaginations. »

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