‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 322 sur 445 · LIVRE XI, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAPITRE V

Ce qui l'avait le plus frappé et le plus effrayé dans leur conduite, c'était leur opiniâtreté et leur résistance aux décisions de l'Église, par lesquelles devaient finir et se terminer les questions qui naissaient entre les chrétiens pour les choses de la religion.

Il n'avait pu voir non plus sans surprise que se faisant appeler du nom d'apôtres et d'hommes de Dieu, ils se conduisaient, comme les autres, par des vues humaines et des motifs intéressés. Il racontait ensuite qu'au moment de sa conversion , ils lui avaient donné le conseil de ne pas se défaire de ses bénéfices, mais de les garder, pour en distribuer le revenu à ceux d'entre eux qui étaient dans la persécution.

Il avait été scandalisé de leur esprit d'orgueil, de faction, d'emportement et de vengeance, bien éloigné de l'esprit de Jésus-Christ, qui est un esprit d'humilité, de paix, de douceur et de charité. « Un jour, disait-il encore, je demandai à un docteur de la Faculté de Paris, qui avait eu une union très étroite avec eux, et qui s'était toujours trouvé dans leurs assemblées, ce qui l'avait obligé de s'en retirer. Il me répondit : « Il n'y a point d'homme de bien et d'honneur qui puisse entretenir une telle société. S'il arrive qu'un homme prudent dise quelque chose pour modérer les sentiments d'un autre qui soutient quelque proposition excessive, on s'élève contre lui avec violence, on le traite avec emportement, on en vient aux injures et on le considère comme un prévaricateur. Enfin , on ne garde plus avec lui aucune mesure, ni de charité, ni d'honnêteté ni de bienséance. »

Il avait répudié la doctrine des Jansénistes, parce qu'il l'avait crue impuissante à soutenir l'homme en face de la mort, lorsqu'il avait vu ses plus fervents adeptes n'oser paraître devant Dieu sans avoir exprimé leurs regrets de l'avoir suivie. Et il citait l'exemple de M. du Hamel, qui avait été malade et mourant à la Trappe, comme nous l'avons raconté plus haut.

« Vous savez sans doute; ajoutait-il, que M. le prince de Conti, étant près des derniers moments de sa vie, pressa Mgr l'évêque d'Aleth, qui l'assistait, de le quitter et de retourner dans son diocèse. Aussitôt qu'il fut parti, il déclara devant tout le monde qu'iïmourait soumis à l'autorité du saint-siége apostolique, et qu'il adhérait à la condamnation de Jansénius pour le fait comme pour le droit. Ce n'était pas la crainte des puissances humaines qui le faisait parler de la sorte, mais celle du jugement de Dieu, devant lequel il était sur le point de paraître. »

M. de Tillemont avait reproché à l'abbé de Rancé de ne s'être point prononcé dans les querelles du temps, lorsqu'il y était obligé, et d'avoir ainsi manqué aux devoirs de sa conscience. Il était facile à ce dernier de

répondre qu'il avait pu rester neutre au commencement; mais qu'au moment où on lui avait présenté le formulaire à signer, il avait à choisir entre le jansénisme et l'Eglise ; qu'il n'avait pas hésité à se ranger aussitôt du côté de l'Eglise, purement, simplement, sans restriction ; que rien depuis n'avait été capable de le faire changer; que tout son crime, aux yeux des Jansénistes, n'était pas d'avoir été indifférent, mais bien d'avoir pris parti contre eux, cela, non pour plaire aux puissances, mais parce que leur cause lui avait paru injuste; Dieu l'avait toujours soutenu contre les persuasions de ceux qui auraient voulu l'y attirer, et l'avait empêché de tomber dans leurs pièges.

« Vous dites, continuait-il, qu'il y a de mes amis qui appréhendent que Dieu ne se retire de la Trappe, en punition de ma conduite avec les Jansénistes... Jusqu'ici cette crainte est très- mal fondée, et pour vous le prouver, je suis obligé de vous dire que jamais Dieu n'y a été servi avec plus de fidélité; que jamais mes frères n'ont été unis d'une charité plus vive; que jamais la discipline n'y à été plus étroite qu'elle est à présent; que si, dans la suite, il arrive quelque chose de ce que vous dites qu'on appréhende, et qui est inévitable., comme nous l'apprenons par la destruction des Observances les plus saintes qui se sont formées dans l'Eglise, ce ne sera ni à moi ni à mes sentiments qu'on le devra imputer. Je n'ai aucun scrupule sur les choses que vous pensez qui m'en doivent faire; ma conscience est dans un profond repos, et c'est elle-même qui m'empêche de donner les éclaircissements que l'on me demande, et dont on ne manquerait pas de tirer des conséquences contraires à mes intentions, et je ne veux pas donner sujet de croire de moi ce qui est très éloigné de ma pensée. J'ai bien du déplaisir, Monsieur, que mes sentiments se rencontrent si contraires aux vôtres. »

L'abbé de Rancé, qui avait beaucoup hésité pour écrire cette lettre, hésita encore plus lorsqu'il s'agit de la faire parvenir à M. de Tillemont. Réfléchissant sur le passé, il lui semblait qu'il s'était expliqué plusieurs fois assez clairement au sujet des Jansénistes ; qu'il ne lui convenait pas de se monter le complaisant servile de tous leurs caprices, et qu'il était temps d'en finir avec eux. Il fut décidé que cette réponse ne serait pas envoyée, mais il voulut que son manuscrit fût déposé en lieu sûr, dans la bibliothèque de la Trappe, avec d'autres papiers précieux, afin qu'on pût un jour, s'il en était besoin, le présenter comme l'expression de ses véritables sentiments, comme un témoignage de sa foi, dans le cas où on essaierait d'en ternir la pureté (1).

(1) C'est ce que nous lisons dans une de ses lettres.

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