CHAPITRE VI
Comment la lettre écrite à M. de Tillemont par l'abbé de Rancé, et qui n'avait pas été envoyée, devint publique (1696).
L'abbé de Rancé avait à peine rendu le dernier soupir, que les Jansénistes se vantèrent de posséder des lettres et des pièces qui ne laissaient aucun doute sur ses véritables sentiments.
Le Frère Chanvier, homme très intelligent, très adroit, très fin, quoique sous le froc des convers, était alors le grand agent de la Trappe. Se trouvant un jour à Paris chez M*r l'évêque de Chartres, ce prélat lui parla de ce qu'on disait alors, que les Jansénistes prétendaient plus que jamais
(1) Biblioth. Impér., fonds de l'Orat., n° 160.
que M. de Rancé avait élé de leur parti. Il lui répondit qu'il serait facile de faire voirie contraire par la réponse qu'il avait faite à M. de Tillemont. M. de Chartres en parla au roi et obtint un ordre à l'abbé de la Trappe d'avoir h livrer la lettre de M. de Tillemont et la réponse. L'abbé donna l'uiu et l'autre, et M. de Chartres les lut à Sa Majesté. Mais comme on eut appris qu'il y avait un projet d'une autre réponse, on revint à la charge, et l'abbé se vit obligé, quoiqu'il redoutât par dessus tout de nouveaux débats avec les Jansénistes, de l'adresser au roi avec cette attestation (1).
« Je certifie que ce projet de lettre à M. de Tillemont que feu notre Père, l'ancien abbé, mon prédécesseur, n'a pas jugé à propos de lui envoyer, est véritablement de lui. Fait le 15 novembre 1702. Signé : Frère Jacques, abbé de la Trappe (2). »
Les jansénistes l'ayant appris firent jouer bien des ressorts pour qu'il ne devint pas public, mais ce fut en vain. Il circula d'abord manuscrit pendant quelques mois, puis on le fit imprimer, et il parut avec un écrit attribué à M. de Launoy, en un seul volume (3). On répondit comme à l'ordinaire, par des plaintes et des injures. On disait que tous ceux qui prenaient intérêt à la réputation de l'abbé de Rancé n'avaient pu voir cette pièce qu'avec douleur, que l'affectation avec laquelle on l'avait répandue dans le monde,. avait excité l'indignation de toutes les personnes d'honneur et d'équité, que cela ne pouvait venir que de ceux dont l'unique affaire était de décrier saint Augustin et sa doctrine, et de diffamer ses disciples et leur conduite... « Mais, ajoutait-on, quelque peine que l'on ressente de cette publication de cette lettre, on doit pourtant, savoir bon gré à ceux qui l'ont faite de leur empressement ; car s'ils avaient attendu qu'il n'y eût plus au monde aucun de ceux qui peuvent éclaircir les faits et découvrir les faussetés dont elle est remplie, la postérité aurait pu y être trompée. »
Le manuscrit de l'abbé de Rancé avait été montré, soit à Paris, soit à la Trappe, à un grand nombre de ses anciens amis, qui avaient tous témoigné hautement qu'il était réellement de lui. Ceci n'empêcha pas les Jansénistes d'en contester l'authenticité, mais les preuves qu'ils en donnaient étaient si peu fondées que personne ne les admit...
« Supposons, disaient-ils, sans néanmoins en convenir absolument, que cette pièce soit de M. de Rancé, tout ce qu'on peut dire pour l'excuser, est qu'il l'aura dictée dans un temps où ses infirmités et la violence de ses douleurs qui ne pouvaient être plus vives, ne lui laissaient pas toujours la
(1) Biblioth. Imp., MS., n« 160, Oratoire, p. 20.
(2) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. II, p. 435.
(3) Ce livre de M. Launoy, sur la Prédest. et la Grâee, fut imprimé à Liège en 1702.