LIVRE XI, CHAPITRE VI
liberté d'esprit, l'attention, la mémoire qu'il avait avant sa maladie, et qui lui étaient nécessaires pour rapporter exactement des faits passés il y avait plus de quarante ans. »
Les Jansénistes, à bout de raisons et de preuves contre l'abbé de Rancé, s'étaient rejetés sur l'affaiblissement prétendu de ses facultés, surtout dans les dernières années de sa vie ; et comme un de ses amis l'en eut averti, il répondit : « Pour ce qui est de ceux qui disent que les maladies m'ont affaibli l'esprit, je puis vous assurer qu'ils ne m'ont point vu, et qu'ils ne se sont point informés de moi à ceux qui me voyent et qui me connaissent. Par la grâce de Dieu, toutes les maladies que j'ai eues n'ont attaqué ni mon cœur ni ma tête. Je les ai reçues et je les reçois de la main de Dieu qui me les envoyé, dans une paix profonde; ce que j'étais, il y a vingt ans, je le suis encore aujourd'hui, et s'il était question d'écrire pour la gloire de Jésus-Christ, je le ferais avec autant de vivacité et de liberté que je l'aie jamais fait (1). »
Enfin, ils concluaient que cette réponse, quand même l'abbé de la Trappe l'aurait écrite réellement et dans la plénitude de sa raison, n'était pas capable d'atteindre ceux qu'il avait voulu frapper, et qu'elle ne faisait tort qu'à sa mémoire. « Mais, dit le Père d'Avrigny, le monde n'en jugea pas de la sorte : le nom de l'abbé de Rancé était en vénération dans le royaume, et on n'ignorait pas qu'il devait mieux connaître les Jansénistes que personne (2). »
Ces derniers essayaient de réfuter les uns après les autres les huit articles du Projet de réponse ; mais tous leurs efforts se concentraient plus particulièrement sur trois points : d'abord ils soutenaient que l'abbé de Rancé n'avait pas toujours cru que la signature du formulaire fût d'une si étroite obligation, puisqu'il ne l'avait pas exigée de trois de ses plus saints religieux : Cordon, Hardy et Augustin, lesquels avaient mis pour condition, en entrant à la Trappe, qu'on ne leur en parlerait jamais.
Ces témoins que les Jansénistes citaient, et qu'ils faisaient parler, étaient morts depuis longtemps, ils ne couraient aucun risque d'en être contredits. Si l'abbé de Rancé avait cru la signature obligatoire pour lui, pourquoi ne l'aurait-il pas regardée comme pareillement obligatoire pour les autres, surtout pour ceux que Dieu le chargeait de conduire ? Lui qui était si ferme dans ses principes, qui avait une loyauté si parfaite, un caractère si tranché et si droit, comprend-on qu'il aurait ainsi pactisé avec
(1) Nous avons ime copie de cette lettre sous les yeux.
(2) Mém. nhron. et dogm. pour servir à l'hist. ecclés, de 1600 à 1710, t. IV, p 182 el -uiv.
sa conscience et celle de ses religieux ! Le roi qui était si ombrageux à cet endroit, lui avait fait demander deux fois un état nominatif de toutes les personnes de sa maison ; ces trois religieux y figuraient ; or, on savait à la cour ceux qui avaient donné ou refusé la signature, et cependant on avait répondu qu'on était satisfait (1).
Le dernier entretien que l'abbé de Rancé avait eu avec l'évêque d'Aleth, avant son départ sur le bord du torrent, avait produit dans le monde une grande impression : les Jansénistes se mirent à la torture pour essayer de prouver que c'était une invention, une scène de roman. Ils avaient l'audace de dire qu'il n'y avait pas même de torrent dans ce lieu. Et cependant, ils n'ignoraient pas qu'un de leurs meilleurs amis, Lancelot, dans une relation qu'il a publiée d'un voyage fait à Aleth, avec le comte de Brienne, a dit : « La maison de l'évêque (Mgr Pavillon) consiste en un corps de logis assez vaste, avec un jardin, accompagné d'une terrasse qui règne le long du torrent.» Seulement ce torrent n'est autre chose que la rivière de l'Aude qui descend des montagnes voisines (2).
Ce que l'abbé de Rancé avait raconté des derniers moments du prince de Conti, était de la plus haute portée, et les Jansénistes avaient trop d'intérêt à ce qu'on n'y crût point, pour ne pas le contester et même le nier ouvertement. Voici ce qui s'était passé :
Le prince, nommé gouverneur de la Guyenne, et puis du Languedoc, était tombé très gravement malade à Pézenas dans l'hiver de 1666; il avait mandé près de lui l'évêque d'Aleth, qui était reparti brusquement, le laissant abandonné à lui-même dans un état désespéré. C'était ce départ qu'il fallait expliquer. L'abbé de Rancé, comme toutes les personnes bien informées et désintéressées, disait que la grâce et les remords agissant sur l'âme de ce prince, qui avait été dévoué aux Jansénistes, il n'avait pas voulu qu'un évêque de ce parti l'assistât à l'instant suprême. Les Jansénistes prétendaient, de leur côté, que l'évêque d'Aleth n'avait point été mandé pour donner au prince des conseils sur son âme, mais sur son gouvernement, pour savoir s'il le conserverait ou l'abandonnerait, et que ses conseils une fois donnés, il n'avait plus' eu de motifs de rester près du malade et d'attendre son dernier soupir (3).
Afin de faire prévaloir cette explication , ils se donnèrent beaucoup de peine, s'eftorçant de se procurer tous les documents propres à l'appuyer.
(1) C'est ce que nous avons vu plus haut.
(2) Relat. du vogage d'Aleth, en compagnie de M. de Loménie de Brienne, in-12, p. 40.
(3) Toutes ces contestations sont reproduites dans la Lettre à M. de Til/emont, Nancy, 1704 et 1705 (Nicolas).